DE LA RÉVOLUTION. 355
un peuple ami , et que cet asyle, regardé jusqu’alors comme inviolable , seroit respectépar les amiraux de la Grande-Bretagne. La frégate la Modeste restoit donc sans défiancedans le port de Gênes avec deux tartanes de la république, lorsque le i3 vendémiaire( 5 octobre 1793 ), une escadre nombreuse fut signalée. A cet aspect, à celui même d’unesimple escadre d’évolutions , on eût tremblé dans la plus profonde paix ; et cette fois-ci ,malgré les avis réitérés des galeres de garde , malgré l’insolente déclaration de l’amiralGell de vouloir mouiller avec toutes ses forces , au mépris des réglements du port, ledoge observe un silence concerté , et livre , par sa coupable inaction , nos malheureuxmarins à leurs féroces ennemis. A peine le troisième vaisseau anglais fut-il rangé lelong du mole , à côté de la Modeste , que du haut de son bord imposant , on cria àl’équipage de cette frégate de baisser le pavillon tricolor à l’aspect des couleurs royalesqui flottoient sur le Scipion. Son refus généreux fut le signal d’un massacre préparé dèslong-temps. Une partie des Anglais se précipite dans la frégate sur un pont jeté d’unbord à l’autre , tandis que d’autres , placés sur les vergues , accablent de coups defusil tous les Français qui paroissent sur le tillac. Surpris , sans défense , ils se jettentdans la mer , et veulent aller chercher un asyle à terre : l’amiral couvre le port deses chaloupes qui poursuivent les blessés échappés à sa furie $ et non content de tantd’attentats , il ose redemander, comme faisant partie de sa proie , les malheureux que lesol avoit accueillis !
Cependant une morne indignation étoit peinte sur le visage de la plupart des citoyens ;des grouppes nombreux se formoient sur les places publiques , et le cri de la vengeancepassoit de bouche en bouche. On se demandoit si c’en étoit fait de l’indépendance de larépublique : on se rappeloit les uns aux autres comment , en 1746 , on avoit su punirl’insolence autrichienne 5 et, pour châtier celle des Anglais , on s’avançoit vers les batteriesde la ville, dans l’intention de vomir le feu et la mort sur ces barbares agresseurs. Le sénat,plus effrayé de ces attroupements qu’indigné de l’affront qu’il venoit de recevoir , nes’occupa que de calmer la colere publique , en feignant de vouloir venger l’honneurnational. Mais ces fausses démonstrations ne furent pas de longue durée : le doge reçutles amiraux anglais et espagnol , après cet attentat, avec distinction, et il crut avoir beau-coup fait quand il eut redemandé les bâtiments français . Gell , sans daigner presquerépondre à ces représentations simulées, enleve ses prises en plein jour, et va joindre àcet infâme butin la frégate 1 ’Impérieuse, qui, après avoir quitté Livourne , s’étoit réfugiéedans le golfe de la Spézia. Le complaisant gouverneur de Sarzane , non seulement nedéfendit point les Français , mais laissa , au contraire , les Anglais venir piller à terreles effets qu’y avoit déposés l’équipage de Y Impérieuse.
Ces évènements ne sont pas sans doute les plus désastreux qu’ait offerts la guerrede la liberté , mais aucun ne porte plus éminemment le caractère de la foi punique.Les états neutres , jusqu’à ce jour, étoient l’asyle inviolable où la paix , chassée par lesfureurs des hommes , se réfugioit, en attendant son retour sur la terre. La Suede ,le Danemarck , la Suisse , Venise , les États-Unis d’Amérique , ont su faire respecterleurs déterminations pacifiques : Gênes seule , soumise à un gouvernement ennemide l’honneur national, s’est vu outrager impunément dans ses propres foyers. Nousdénonçons également à l’indignation des contemporains et de la postérité le dogeléthargique qui se borne à demander justice chez soi quand il peut se la faire lui-même , et l’amiral anglais , qui n’a pas craint de souiller le nom de militaire en sechargeant de l’exécution d’un tel attentat. Cette guerre terrible , dont le gouvernementfrançais avoit cherché à diminuer les malheurs , en proposant d’abolir la course surmer et en inspirant la douce humanité à ses soldats victorieux ; cette guerre n’aura