36 2 TABLEAUX HISTORIQUES
Les affreux applaudissements dont on avoit accompagné l’arrivée du rapporteur à latribune , la joie barbare avec laquelle on consigna tous les députés dans la sallejusqu’à la fin de la séance , sont des indices suffisants de la moralité des accusateurs.Le décret fut rendu sans aucune forme , avec la plus légère précipitation , et sansqu’on daignât entendre un seul des prévenus. Le rapport d’Amar passera à lapostérité comme un monument de la plus basse et de la plus grossière calomnie , oùla mauvaise foi , dépouillée de toute espece de talent , se montre dans toute sonhorreur.
Ce décret ( qui maintenoit celui du 28 juillet contre les vingt et un députés mishors la loi, et qui prononçoit l’arrestation de plus de soixante autres signataires deprotestations contre les journées du 3 i mai, 1 et 2 juin) priva donc la convention decent - vingt de ses membres les plus distingués. Jusqu’alors une minorité courageuse ,quoiqu’impuissante , avoit constamment élevé sa voix contre la tyrannie : mais à présentil n’est plus d’espoir pour la vertu, pour le patriotisme , pour les talents 3 la Montagne a juré leur perte.
Des quarante et un accusés , vingt et un seulement purent être traduits au tribunalrévolutionnaire. On distinguoit entre eux Brissot , auteur de plusieurs écrits philan-tropiques , calomnié par tous les partis pendant la révolution , sans doute parcequ’ilavoit un des premiers conçu la république , et que l’austérité de ses mœurs contrastoittrop évidemment avec leur bassesse et leurs vices 3 Vergniaud , avocat célébré deBordeaux , où il préluda à cette éloquence touchante et pleine d’images qui lui fitune réputation si brillante pendant la législative et la convention 3 Gensonné , dontl’ame passionnée pour le bonheur des hommes se combinoit avec la froideur de têtenécessaire au législateur 3 Ducos et Fonfrede , liés par l’amitié encore plus que par lesang , la fleur de la jeunesse bordelaise , qui, possesseurs d’une fortune immense , etentourés de toutes les séductions du luxe d’une grande ville , avoient nourri leur amedes leçons de la philosophie , orné leur esprit par le commerce des lettres , et quiétoient déjà placés dans le nombre des plus cheres espérances de la patrie 3 Lasource,du Tarn , qui s’étoit fait connoître dans l’assemblée législative et dans la conventionpar la justesse et l’énergie de son esprit en même temps que par la sagesse de sesprincipes ; Carra , homme de lettres peu distingué , mais dont l’ardent enthousiasmepour la liberté universelle avoit le don de persuader ses lecteurs , et qui , par sesannales patriotiques , publiées dès le commencement de 1789 , avoit été fort utile auxprogrès de la révolution 3 Brulart-Sillery , attaché depuis long-temps, ainsi que sa femme ,au ci-devant duc d’Orléans, aimable roué de l’ancienne cour , et qui ne sembloit pas êtredestiné à périr dans des orages politiques 3 Fauchet , évêque du Calvados , connu par sonzele enthousiaste dans le commencement de la révolution, et par ses succès au Cirque duPalais-Royal ( 1 ) , homme dont on pouvoit se moquer pour son ambition patriarchale,et pour la mysticité qu’il avoit prétendu introduire dans les principes patriotiques , maisdont l’humanité , le patriotisme et les connoissances étoient dignes de respect 3 Gardien ,dont tout le crime fut d’avoir été membre de la commission des douze ; Lauze-Duperret,dont le courage contre les nouveaux tyrans égaloit la passion pour la liberté 3 Valazé ,qui devoit donner dans peu un si noble exemple de son mépris pour la mort ; Duprat ,qui plus que personne avoit contribué à opérer la réunion du département de Vaucluse à la France ; Lesterpt-Beauvais , condamné pour une lettre où il n’avoit pas encenséMarat 3 Antiboul et le Hardy , pour s’être placés du côté droit dans la salle de laconvention 3 Duchatel , jeune et courageuse victime , pour avoir reçu la visite de
( 1 ) Appelé alors le Cirque de la Bouche-de-fer.