DE LA RÉVOLUTION. 3 7 5
jamais , c’est un peuple mutilé , décimé , pendant dix-huit mois , par ses propresmandataires. Rome n’eut des tyrans que successivement , et quelquefois à de longsintervalles 5 mais nous avons eu à - la - fois et au même instant une foule innom-brable d’hommes féroces comme Néron ou Caligula . Une génération n’avoit qu’unTibere 5 nous avons eu en même temps les Maignet , les Lebon , les Marat , lesCollot , les Carrier, etc. Mirabeau prévoyoit sans doute une partie des horreursdont nous avons été témoins et victimes quand il disoit que la liberté ne se reposoit quesur des matelas de cadavres.
Ici quel tableau se présente à nos yeux ! quel triste et long enchaînement ! quellesuite de forfaits , d’infamies et de calamités ! quel débordement de tous les vices etde tous les attentats ! chacun de ces proconsuls ne forme son opinion , n’asseoit sesjugements qu’au sein des orgies les plus crapuleuses , et d’après les délations d’hommesflétris ou de femmes perdues. Tantôt ils désarmoient les citoyens paisibles pour armerles citoyens turbulents tantôt ils soumettoient au régime militaire une ville éloignéede plus de cent lieues des frontières. Un arrêté ordonnoit de sortir d’un pays 5 unautre enjoignoit d’y rentrer. Quand un nouveau proconsul arrivoit, on étoit sur d’êtrecoupable pour avoir obéi à celui qu’il venoit remplacer. Des départements , des pro-vinces entières furent mises hors la loi. L’instrument terrible de la mort se reproduisoitcomme une plante vénéneuse sur tous les points de la république. ( 1 ) O Lyon ,cité fameuse par ton commerce ! quel est ce nouveau Gengis ( Collot-d’Herbois ) qui,la hache et la foudre à la main , fond sur tes murs et les réduit en cendres ? Si noustournons nos regards vers Arras , nous y verrons Joseph Lebon promener les sup-plices et la mort sur le sol où il a pris la vie , comme pour le punir d’avoir produitdeux monstres , Robespierre et lui. Maignet est envoyé sur les terres que baignentles eaux du Rhône , et qu’arrosent celles de Vaucluse : il essaie dans ce beaupays ce que Couthon appeloit le système de vive force ; aussitôt les eaux argentéesde Vaucluse sont changées en des flots de sang. Maignet a fait l’aveu à Couthon qu’il avoit fait monter le nombre des incarcérés à douze ou quinze mille. Tandisque tous ces proconsuls sembloient rivaliser de férocité , Carrier les laissoit bien loinderrière lui dans le chemin du crime, et les surpassoit tous en forfaits. Au nomde Carrier la carte fumante de la Vendée se déroule toute entière devant nous. Elless’emplissent sous nos yeux , elles s’encombrent de vieillards , de jeunes gens, de femmes ,d’enfants , ces exécrables gabares ; et Carrier, nouvel Anicet , va noyer sa patrie ,comme Néron noya sa mere ( 2 ). C’est peu pour lui d’imiter ce vil empereur danssa cruauté , il le surpasse encore dans sa rage lubrique. Néron , d’un œil brûlant deflammes incestueuses , parcouroit les beautés livides du corps de sa mere égorgée ;Carrier, de ses yeux lascifs et sanglants, dévore la nudité ( 3 J de ses victimes , qu’il oseaccoupler dans la mort , voulant sans doute faire un double outrage à la nature , à quidans le spectacle de la destruction , il semble offrir celui de la reproduction des êtres :fl appeloit cette maniéré de noyer faire des mariages républicains. Il joignoit ainsi, commetous nos monstres révolutionnaires l’ont constamment pratiqué , la dérision et la plai-santerie à la férocité (4). Des femmes enceintes , des enfants à la mammelle , des prêtres,
( 1 ) Ce passage est tiré en partie du rapport fait par Courtois, qui , à quelques déclamationsprès, s’est montré dans cet écrit égal à Tacite et à Salluste .
fa) Ces gabares étoient des bateaux à soupapes dont une partie s’entrouvroit avec art pour les noyades.
( 3 ) On attachoit ensemble et deux à deux les personnes de l’un et de l’autre sexe , toutes nues, ettournées comme pour s’accoupler.
( 4 ) Ce caractère d’ironie et d’insulte envers leurs viclimes étoit celui de tous les monstres que lebouillonnement de la révolution a élevés sur sa surface. Voici quelques - unes de leurs abominablesplaisanteries , Battre monnaie sur la place de la révolution , Faire danser une carmagnole aux