Band 
Tome second.
Seite
386
JPEG-Download
 

386 TABLEAUX HISTORIQUES

peuple et s’en faire aimer , mutiler la convention et soutenir sa puissance , donnerune constitution et la détruire par une nouvelle forme de gouvernement , favoriseret arrêter les progrès de la guerre de la Vendée , démoraliser la nation , lui ôter touteidée d’un culte et s’approprier ensuite la gloire de l’y ramener , persécuter les prêtreset leur donner l’espérance d’être un jour leur protecteur , assurer enfin à des journalistessalariés l’impunité la plus étendue , concourir même à les populariser , et les immolerquand leur popularité devenoit trop colossale : tel fut en grande partie le plan vasteet profond qu’avoit formé Robespierre . Pour enchaîner le peuple , son art étoit des’en rendre l’idole , en feignant d’en être lui - même idolâtre. Et quel plus puissantlevier que celui de présenter toujours à la multitude ignorante et crédule des complotsimaginaires , » de l’alarmer par des dangers fictifs , et de conduire ensuite à l’échafaudles prétendus conspirateurs , surtout quand c’étoient des hommes qui, comme Plébert,méritoient l’exécration publique ? Comme le principal but de Robespierre étoit enmême temps d’établir une nouvelle forme de ‘gouvernement , il songea à se servir ,pour atteindre plus facilement ce but , des membres de la municipalité de Paris , et' des agents nationaux dont il connoissoit la cupidité et l’ambition. La municipalité deParis aspiroit à la suprématie sur les autres communes. En flattant cette soif d’autorité,il sa voit parfaitement qu’un corps municipal , presque entièrement alors composé d’in-trigants , de frippons , ou d’hommes échappés au glaive de la justice , se prêteroit àtoutes ses vues : il connoissoit aussi toute l’immoralité d’Hébert , agent national , etrédacteur du journal le plus ordurier et le plus sanguinaire qui eut encore paru. Lamunicipalité avoit sous ses ordres la force armée de Paris , et dirigeoit les sectionspar ses orateurs et ses émissaires , tandis qu’Hébert les influençoit par sa place , etdésignoit aux poignards des assassins ceux que le tyran regardoit comme pouvantêtre un jour contraires à ses projets : ce vil folliculaire proclamoit d’ailleurs sans cesseles vertus du tyran ; et l’on verra bientôt par quel raffinement de perfidie le nouveauCromwel fit motiver , par une fausse interprétation , l’accusation dirigée contre Hébertsur deux phrases tout à la louange de Robespierre . Personne n’avoit servi , flagorné ,aidé autant le dictateur , que l’avoit fait Hébert ; et certainement il ne pouvoit inspirerni crainte ni jalousie. Mais l’essence comme la punition de la tyrannie est d’êtreombrageuse. Quoique le journal rédigé par Hébert sous le titre de feuille du PereDuchène , fut méprisé même de la populace, tant il étoit , ainsi que nous l’avons dit ,ordurier , Robespierre , qui faisoit distribuer cette feuille aux armées et dans les dépar-tements ( x ) , finit par en prendre ombrage. Peut-être même n’avoit-il pas tort desoupçonner qu’Hébert pensoit à le démasquer un jour et à le supplanter. Quelqueméprisable que fut ce personnage , il avoit pu en effet entrer dans sa tête que , par unede ces chances heureuses que les révolutions n’offrent que trop souvent aux intrigants ,il parviendroit à prendre la place que Robespierre avoit usurpée dans l’opinionpublique , et qui faisoit toute sa force. Ce dernier se rappeloit d’ailleurs et avoit gardéprofondément gravé dans son cœur le grand intérêt que les sections de Paris , in-fluencées il est vrai par les jacobins , avoient pris, à l’époque du 3i mai, à l’arres-tation d’Hébert, alors substitut du procureur de la commune. Un autre motif portoitRobespierre à le proscrire : il étoit dans son projet de s’en faire un jour un mériteaux yeux des Français , de même qu’il vouloit s’en faire un aux yeux des prêtres/du supplice de Uobel et de Chaumette. Il paroît même certain que Robespierre ,d’après une des maximes de Machiavel , qu’il avoit beaucoup étudié , avoit conçu lamême idée , en faisant couler tant de sang par la main des bourreaux , et qu’il se

( ï ) Le ministre de la guerre, Bouchotte , n’envoyoit pas dans les armées moins de trente milleexemplaires chaque jour de cette feuille, qui étoit un vrai catéchisme d’insubordination.