DE LA REVOLUTION. 3 gi
maniéré non équivoque la révolution , et s’oceupoit dans les derniers temps d’unouvrage où respire le plus pur républicanisme ! Mais , avant d’en venir aux derniersmoments de cet homme célébré , et au détail des persécutions , des calomnies dirigéescontre lui, soit pendant sa vie , soit même après sa mort , il n’est pas hors de proposde faire connoître tous les motifs qui portoient Robespierre à desirer avec impatiencela mort de Condorcet . Rien ne fatigue plus le crime que la vue de l’homme vertueux 5rien n’épouvante plus les tyrans que l’existence d’un philosophe dont l’indépendanceforme essentiellement le caractère : plus on a l’ame élevée , moins on est disposé àfléchir sous la tyrannie. Enfin rien n’inspire autant de haine à l’homme condamné àune éternelle médiocrité , que la présence d’un littérateur et d’un savant qui, sous cesdeux titres , qu’il réunissoit à une degré éminent, n’avoit peut-être d’autre égal dansl’Europe que l’infortuné Bailly. Que de droits à la haine du tyran ! Mais ce n’étoient pasles seuls : Condorcet avoit été chargé de présenter un projet de constitution *, et ce travailétoit tellement opposé aux desseins des tyrans , que , s’il avoit été adopté , nousn’eussions jamais été en proie à l’immense amas de calamités de toute espece qui ontpesé sur la France. Aussi les anarchistes et tous les partisans de Robespierre ne per-mirent pas que ce plan de gouvernement fut adopté. La Pologne avoit jadis , pourréformer ses lois , consulté Rousseau et Mably. C’est parceque Condorcet étoit digned’un semblable honneur en France qu’un tel homme ne pouvoit convenir à nos désor-ganisateurs. Aussi fut-il mis au nombre des premiers députés proscrits après l’époquedu 3 i mai. Rabaud et quelques autres de ses collègues s’étoient soustraits aux chaînesqui les attendoient, et furent mis hors la loi lors du décret du 28 juillet. Quelquetemps après, quelques-uns de ces infortunés tombèrent au pouvoir des tyrans. On réunit,dans l’acte d’accusation qui fut porté contre eux , Brissot , Vergniaud , Gensonné ,Duperret, Carra , Sylleri, Caritat-de-Condorcet, Fauchet, Ducos , Fonfrede , Valazé ,Lasource , etc. On fut long-temps indécis sur le choix des charges. Enfin les chefsd’accusation furent fondés sur une espece de roman ou de pamphlet de parti , composépar Camille-Desmoulins , à l’instigation de Robespierre , sur Brissot et les Brissotins .L’auteur, qui ne se proposoit que de rire à leurs dépens , étoit bien éloigné de croireque cette plaisanterie auroit les suites les plus funestes. Il eut le courage de se récriersur l’infame abus qu’on en faisoit. On n’eut garde d’écouter sa rétractation : ce roman ,rempli de reproches évidemment contradictoires de royalisme et de fédéralisme, servitde prétexte à l’acte d’accusation. Les témoins à charge étoient presque tous des chefsde la municipalité conspiratrice , et leur accusatrice. Mais la défense des accusésdétruisit complètement toutes les inculpations , quoique les juges et les jurés eussentpris d’avance l’affreux engagement de les condamner. L’éloquence , l’innocence desaccusés amollirent leurs cœurs , et firent couler leurs larmes de fer, pour nous servir dela sublime expression de Milton ( 1 ). Le président du tribunal , voyant se manifesterdes sentiments de compassion, écrivit à la convention que , si elle laissoit prolongerl’instruction du procès , les formalités de la loi le jetteroient dans un grand embarras.Cette épître , pleine , comme l’on voit , de justice et d’humanité , fut escortée d’unedéputation de jacobins. Le décret qui autorisa le jury à cesser l’instruction du procès ,dès qu’il se croiroit assez instruit , fut un arrêt de mort. Les jurés se hâtèrent dedéclarer qu’ils étoient suffisamment instruits : ils votèrent froidement la mort des députésles plus distingués par leurs talents et leur attachement à la république, dont ils étoientles fondateurs , et dont ils' eussent été l’ornement et les soutiens. Les accusés observèrentenvain qu’il n’y avoit point encore eu de faits articulés contre la plupart d’entre eux,qu’à peine leurs noms avoient été prononcés devant le tribunal : on ordonna à la
( 1 ) Milton , il Pensoroso.