458 TABLEAUX HISTORIQUES
le %ele des magistrats nous a dénoncés ». Un mouvement d’horreur partit d’un descôtés de l’assemblée. Deux membres eurent le courage de demander l’ajournement duprojet à trois jours -.mais Robespierre s’élança à la tribune, et fit décréter sur-le-chample projet dont voici la principale disposition : « La loi accorde pour défenseurs auxpatriotes calomniés des jurés patriotes', elle n’en accorde pas aux conspirateurs ». Ainsifut rendue cette loi barbare qui ôtoit aux accusés tout moyen de défense , et dont lesraffinements avoient échappé aux Tibere et aux Caligula . Alors le tribunal ne garda plusde mesure (i) : on vit dès ce moment des hommes condamnés par méprise de nom, lefrere pour le frere, le pere pour le fils, la mere pour la fille : dès-lors on se joua sanspudeur de la vie des hommes. Soixante personnes , inconnues les unes aux autres , etcependant enveloppées dans la même conspiration, arrivoient le soir pour aller àl’échafaud, et le lendemain elles étoient remplacées par cent autres. Comme Fouquier-Thinville étoit, par sa place d’accusateur public , l’ame de ce tribunal et le principalagent de la tyrannie, il faut faire connoître ce qu’il fut avant et pendant la révolution.Cet homme étoit un procureur diffamé , et possédoit parfaitement l’art de conduireune affaire, quelque injuste qu’elle fut, à travers toutes les tortuosités de la chicane,c’est-à-dire de la mauvaise foi. Il partageoit sa vie entre ce métier honteux et lucratifet les sales voluptés du libertinage : le matin on le trouvoit entouré de dupes qu’ilégaroit, ou de frippons dont il protégeoit les ruses ; et le soir il prodiguoit à deviles courtisannes le fruit de son imposture. A l’époque de la révolution il cherchadans le tourbillon des intrigues et des partis un dédommagement à la perte de sesspéculations lucratives. Il fut d’abord l’ennemi de tous les changements qui s’opé-roient, ensuite il se modifia au gré des factions dominantes. Robespierre étoit tropadroit pour ne pas appercevoir dans Fouquier un homme propre à le seconder. AlorsFouquier, ce bas valet du tyran, se trouva associé aux Herman, aux Dumas , auxScellier , aux Coffmhal, aux Villatte, et autres scélérats qui, sortis, comme lui, de la fange,de la débauche et de l’immoralité , avoient été jugés dignes de devenir les assassinsde la vertu et les bourreaux de l’innocence. Semblable à la foudre qui frappe et détruitavec une rapidité que l’œil a peine à suivre, la révolution du 9 thermidor renversa dansun instant Robespierre et ses complices. La nouvelle en parvint au tribunal au momentoù ses dernieres victimes étoient sur le point d’être conduites à la mort. Quelqu’undemanda à Fouquier s’il ne seroit pas à propos de différer l’exécution du jugementjusqu’au lendemain : « Rien ne doit arrêter le cours de la justice » , répondit ce barbare.Sur cet ordre cinq ou six charretées s’acheminèrent vers la barrière du Trône, etquarante-cinq victimes furent encore assassinées. O malheur dont rien ne pourra jamaiseffacer le triste souvenir ! Là se trouvoit, avec son intéressante et vertueuse épouse, unvieillard (Durand-Puy-de-Vérines) âgé de soixante-neuf ans , paralytique , tombé depuis
(1) Pour peindre d’un seul trait cet atroce tribunal, il suffit de consigner ici le fait suivant. Dès lemois de messidor, les gradins destinés à recevoir les victimes avoient été considérablement augmentés ;on avoit enlevé les tables qui entouroient l’enceinte du tribunal ; on avoit fait disparoître le fatalfauteuil; les gradins, commençant où étoient les tables, s’élevoient jusqu’à la corniche du plafond,et se prolongeoient depuis le milieu de la fenêtre qui étoit près du tribunal jusqu’à celle qui étoiten face de la barrière. Tous ces apprêts avoient été faits pour recevoir cent cinquante-cinq viciimes duLuxembourg . Eh bien ! tout cet espace ne suffisoit pas encore pour étancher la soif du sang dont cescannibales étoient dévorés. Il existoit un plan, que Dumas avoit tracé, par lequel, en abattant lemur qui est à l’entrée du tribunal, on devoit prolonger la salle d’audience jusqu’aux piliers quisoutiennent la voûte de la grand’salle du Palais, et allonger à proportion les gradins. O frénésiedes scélérats ! Quel sort nous réservoient-ils donc ?