60 HISTOIRE DE NAPOLÉON . — 1808.
La tragédie d’Œdipe donna lieu à une scène à jamais mémorable. Aumoment où Philoctète, en parlant à Hercule , prononce ce vers :
I/amilié d’un grand homme est un bienfait des dieux ;
Je t’éprouve tous les jours, dit Alexandre en serrant fortement la main deNapoléon . Ces mots, entendus de tous les assistants, retentirent bientôtdans toute l’Europe. Deux jours après, on joua la Mort de César, augrand étonnement des spectateurs ; Napoléon ne se doutait pas qu’il fûtentouré de Brutus couronnés.
On n’était qu’à cinq lieues de Weymar. Le 6 octobre, les deux em-pereurs, accompagnés des rois de Bavière, de Saxe , de Wurtemberg etde tous les princes de la confédération, se rendirent dans cette rési-dence , où le duc les avait invités à une fête magnifique : il y eut unechasse au cerf, ensuite un banquet, et le soir spectacle sur le théâtrede la cour; on y représenta encore ta Mort de César, apparemment pourbien apprendre aux Allemands qu’ils donnaient l’hospitalité au maîtredu monde. Un bal brillant termina cette journée. Le lendemain, Napo-léon reçut une autre fête, dont seul, et sans allusion, il était le héros.Il alla visiter le champ de bataille d’Iéna ; il y trouva un temple à laVictoire, élevé au centre du plateau sur lequel il avait bivaqué deuxans auparavant. C’était le terrain même où le grand-duc de Saxe-Weymar, qui faisait les honneurs de cette fête triomphale, avait étébattu à la tète d’une division prussienne ; où le roi de Prusse , l’alliéd’Alexandre, avait perdu sa couronne; où le roi de Saxe , l’allié du roide Prusse, avait gagné la sienne. Les souvenirs que le sol d’Iéna re-traçait à Napoléon , au milieu des illustres témoins qui l’entouraient,n’étaient honorables que pour lui. On ne pouvait sans doute pousserplus loin le dévouement de la servilité que ne le fit alors la famille deSaxe! Pendant ce court séjour de Napoléon à Weymar, les deux pluscélèbres littérateurs de l’Allemagne, Gœthe et Vieland, lui furent pré-sentés. Un décret daté d’Erfurt , le 12 octobre, leur accorda, ainsi qu’aumédecin major et au bourgmestre d’Iéna , la décoration de la Légiond’honneur. Cet ordre du mérite français devenait insensiblement l’or-dre du mérite européen, moyen de conquête tout à fait neuf et qui nedevait appartenir qu’à son fondateur. Gœthe et Vieland étaient les deuxplus beaux génies de l’Allemagne . On prétend qu’admis à une audienceparticulière par Napoléon , ces deux, hommes éminents agitèrent avec ce