HISTOIRE DE NAPOLEON . — 1812. 219
voyance de Napoléon , était devenue le théâtre des plus effroyables dés-ordres dans la distribution des vivres, enlevés par une multitude affaméeque les troupes encore rassemblées sous le drapeau n’avaient pu contenir.Enfin , pour comble de malheur, après quatre jours d’un repos mêlé descènes cruelles, il fallut quitter Smolensk. Si les lieutenants de Napoléon eussent agi derrière lui avec ensemble et avec l’audace française, ils au-raient trouvé le corps du duc de Bellune à Smolensk , tandis qu’une ad-ministration vigilante et fidèle y aurait mis l’armée dans l’abondance detoutes choses, et par les magasins de la ville et par l’arrivage successifdes provisions rassemblées à Minsk et sur les autres points. Cependantle caractère des Français a un penchant si naturel à revenir promptementà l'ordre après l’avoir enfreint, qu’il sortit de Smolensk cinquante millehommes en armes : c’est avec cette élite des courages, formée d’elle-même, que Napoléon espère encore triompher de tous les fléaux conjuréspour notre ruine. Il montra depuis ce qu’il aurait su faire de cinquantemille Français contre cinq cent mille étrangers, s’il n’avait pas été trahipar les siens ; mais jusqu’à présent il n’est trahi que par la fortune , quilui oppose la guerre des éléments.
Précédés à Krasnoë et à Liadi par une masse de soixante mille hommesdésorganisés , les Français partent successivement de Smolensk pourgagner les ponts d’Orcha. Les Russes sont préparés à nous attaquer surles routes de Roslaw et de Mitislaw. Miloradovvitch nous a dépassés :souvent puni de sa témérité, il hésite cette fois à s’opposer au passagede l’armée; mais, ce qui rend le péril pressant, Kutusoff lui-mêmemarche vers Krasnoë, dont nous avons chassé le général Ojarovvski. Lefeld-maréchal approche : toutefois le vice-roi, le prince d’Eckmühl, leduc d’Elchingen , étant en arrière, l’Empereur veut les attendre. Sou-dain vingt-quatre mille Russes , aux ordres de Rajevvski et de Milora-dowitch, ferment le chemin aux Français à la sortie de Dubrowinka !Fier de l’avantage du nombre, et s’adressant d’abord à une colonne dequinze cents hommes sous le commandement de Guilleminot, et séparésdu vice-roi, l’ennemi ose sommer le prince de mettre bas les armes.On répond à cette proposition par une indignation unanime, et mieuxencore par la résistance héroïque d’une poignée de soldats en désordre,dont leur chef a fait tout à coup un corps régulier sous le feu violentdes Russes . Yainement les sommations de se rendre se multiplient ; cesbraves continuent à défier tous les périls : ne pouvant plus tenir, ils