HISTOIRE DE NAPOLÉON. — 1812. 281
pouvoir contenir. Depuis vingt et un jours, tout le monde ignorait lesort de la grande armée.
Cependant Heudelet approche du Niémen avec dix mille hommes,Loison sort de Wilna avec un même nombre de soldats; mais ils nesemblent venir que pour prendre leur part des malheurs de l’armée,s’il convient désormais de donner ce nom à un débris confus d’hommesaccablés par la faim, par la soif, par un froid d’une rigueur excessive,même en Russie. Nul moyen de lutter contre ce fléau. L’Europe estderrière nous et peut fermer la route ; la France va éprouver une com-motion profonde à la nouvelle de nos désastres : il faut les réparerpromptement pour ne pas laisser aux Russes le temps de s’avancerjusqu’au Rhin , en se grossissant peut-être des forces de nos alliés de-venus tout à coup nos ennemis; il faut aller chercher d’autres soldats,et c’est à Paris qu’on doit les demander et les obtenir. La nation, tou-jours généreuse, toujours pleine d’enthousiasme pour la gloire, etsoutenue du sentiment de ses ressources, ne refusera rien à Napoléon présent, et se montrant supérieur aux grandes adversités. Il part deSmorgoni, le 5 décembre, après avoir confié son projet à ses lieutenants :le commandement de l'armée est remis au roi de Naples. Cette hauterésolution n’a pas manqué de censeurs, quoiqu’elle ait été dictée parle premier devoir d’un prince. Personne n’a exprimé la vérité à cetégard avec plus de franchise et de justice que le colonel Routtourlin,aide de camp de l’empereur de Russie. « Napoléon , dit-il, n’était passeulement le chef de l’armée qu’il quittait, mais puisque les destinéesde la Frauce entière reposaient sur sa tète, il est clair que dans cettecirconstance il était moins impérieux d’assister à l’agonie de son armée,que de veiller à la sûreté du grand empire qu’il gouvernait. •> Napoléon se justifie encore mieux par quelques-unes de ces paroles que la raisonrend irrésistibles : « Je suis plus fort, dit-il alors, en parlant du hautde mon trône, aux Tuileries , qu’à la tète d’une armée que le froid adétruite. » Du reste, si l’Empereur n’a pas la puissance de défendreses soldats contre le climat et la saison, il ne néglige aucun des moyensde réorganiser l’armée. Rassuré par les états d’approvisionnements quele duc de Rassano vient de lui envoyer, par les renforts qui arriventsuccessivement, par les armées du duc de Parente et du prince deSchvvartzemberg, qui sont encore imposantes, il a résolu de rallierl'armée à Wilna et de faire du Niémen une barrière que les ennemis ne