CAMPAGNE DE 1812. Û31
tours, de ses palais, de ses dômes dorés, privations, fatigues, combats,tout fut oublié. On se livra à la joie du triomphe, à l’espoir d’uneprompte et glorieuse paix, et l’on défila en chantant la Marseillaise, in-spirée, il y avait vingt ans, par les dangers de la frontière.
Pendant deux jours on fut maître de toutes les richesses que ren-fermait Moscou . Peu d’habitans en étaient sortis. Dans les palais dela noblesse on trouvait des lettres de recommandation pour les officiersqui les occuperaient. Les nombreux domestiques, le mobilier n’avaientpoint été évacués. Mais ces apparences pacifiques cachaient les apprêtsd’un de ces sacrifices énergiques qu’on ne peut trop admirer lorsqu’ilssont volontaires de la part de ceux qui en souffrent, mais que le succèsmême ne justifie pas, lorsqu’ils puisent leur source dans le mépris d’unpouvoir impitoyable, pour la fortune ou la vie des masses.
Dès le lendemain de l’entrée des Français le feu éclata dans plusieursquartiers; on crut à quelques accidens suite du désordre de la conquête.Le jour suivant l’incendie devint général; animé par une tempête ils’étendit rapidement dans une ville construite en bois, renfermant unequantité de matières combustibles. Ou courut aux pompes, elles étaientenlevées. Les habitans au désespoir s’enfuirent dans les bois, plus de100,000 âmes, ne trouvant point d’asile, périrent de misère. Il ne restaque la dernière populace pour se livrer au pillage. Pendant cinq joursMoscou ne fut qu’un océan de feu, qu’un séjour de désolation et decrimes. Enfin une pluie abondante ralentit les flammes dont, six joursaprès on se rendit tout-à-fait maître.
A la faveur du trouble que cette catastrophe avait jeté parmi l’arméefrançaise, Kutusof exécuta une habile manœuvre. Il tourna autour de laville embrasée, et se porta de Bronnitzi à Taroutino où il établit son campà cheval sur la route du sud, menaçant celle de l’ouest.
Ainsi Moscou cessa tout à-la-fois d’être une position militaire et po-litique. Cependant les églises, le Kremlin et le dixième environ desmaisons étaient intacts. On avait sauvé d’immenses ressources. L’arméesi long-temps privée de vivres et d’abris avait besoin de repos. Il fal-lait faire halte. Un simulacre de négociations cacha les vrais motifs deson inaction ; et au lieu de marcher à Kutusof elle se mit sur la défen-sive autour des ruines de Moscou . Eugène observa les routes du nord oùse montrait un nouveau corps commandé par Winzingerode. Ney pritposition sur la route de l’est, Murat sur celle du sud en présence ducamp de Taroutino.