546
NAPOLÉON AU TRIBUNAL DE CÉSAR, ETC.
après huit heures du soir. Murat s’établiten face de l’ennemi, et m’annonça qu’il bat-tait en retraite. La perte d’Eylau rendaitcette supposition plausible. J’y ajoutai foi,et m’endormis excédé de fatigue. (Je mar-chais ou travaillais vingt heures par jourdepuis Varsovie ). Je m’éveillai pourtantavant le jour et visitais mes troupes au mo-ment où une canonnade terrible tonna surEylau. J’avais couché, pour ainsi dire, sousle feu des batteries russes, induit en erreurpar les rapports de Murat.
L’armée marchait depuis huit jours, sansmagasins, au milieu des glaces et des nei-ges ; les troupes de Soult avaient emportéEylau, de nuit, à la pointe dé leurs baïon-neties, et le pillage total d’une ville ainsiprise n’est guère à éviter. La moitié des ré-giments s’était dispersée dans les maisons,et leur réveil fut terrible.
Je m’attendais bien à une affaire géné-rale le lendemain; toutefois, je pensaisqu’elle aurait lieu plus loin, car l’évacuationd’une ville qui couvrait en grande partie lefront du champ de bataille ennemi devaiten faire juger ainsi, et donnait de la vrai-semblance au rapport de Murat. Les Rus-ses , décidés à livrer bataille, sentirent eneffet qu’ils avaient tout intérêt à reprendreEylau, couvert par le seul corps de Soult ré-duit à 18 mille hommes. Davoust, qui avaitpris d’abord la direction de Domnau, dutse rapprocher de mon centre. Ney avaitreçu l’ordre de marcher à Kreutzbourg. Jefis arriver en toute hâte Augereau poursoutenir Soult et je plaçai ma garde aucimetière. Davoust reçut l’ordre de se ra-battre à gauche pour entrer en ligne; onexpédia à Ney celui de revenir à droite.Bernadotte se trouvait encore à deux mar-ches de nous par suite du retard produitpar la prise de l’officier qui lui portait mesordres. Cet événement aurait dû me faire
sentir la nécessité d’un chiffre dont je n’a-doptai l’usage que plus tard.
L’armée russe avait sa droite à Schlodit-ten, et sa gauche à Klein-Saussgarten. Elleétait forte de 80 mille hommes. Benningsenavait opéré quelques changements dans sonorganisation : il réunit la cavalerie atta-chée aux divisions pour la porter aux aileset en réserve ; l’infanterie se forma surdeux lignes de bataillons alternativementdéployés, et en colonne d’attaque. La ré-serve, composée des 4 ° et 7 e divisions, seforma en deux colonnes profondes derrièrele centre, ayant à sa gauche 28 escadronssous le prince Galitzin. Toute l’artillerie àcheval (environ 6 o pièces) fut réunie poursuppléer à la réserve de cette arme quimanquait. L’artillerie des divisions, qui necomptait pas moins de iso pièces de douze,et 250 pièces de six ou obusiers, était répartiesur le front des deux lignes.
Eylau est situé dans une plaine légère-ment ondulée, mais bornée de trois côtéspar un terrain plus accidenté, et des collinesentre lesquelles se trouvent plusieurs lacs.Le froid avait été assez vif pour prendre ceslacs de manière à ce que toutes les armespussent y manœuvrer; et, comme ils étaientcouverts de neige, on exécuta des chargesde cavalerie sur leur surface sans s’en aper-cevoir d’abord. Notre position dominaitcelle de l’ennemi ; à la gauche seulement ilavait l’avantage des hauteurs de Saussgar-ten, qu’il ne conserva que momentanément,parce qu’elles étaient trop loin du corps debataille.
A l’exception de l’artillerie, nos forcesétaient égales; toutefois il paraissait diffi-cile que l’ordre arrivât assez tôt à Ney pourqu’il pût s’engager, et Davoust ne le pouvaitqu’au milieu du jour. L’ennemi était doncmieux en mesure que nous. Cependant j’es-pérais la victoire, parce que je comptais sur