406
NAPOLÉON AU TRIBUNAL DE CÉSAR, ETC.
j’en mesurai toutes les conséquences ; iln’était guère possible de reculer. Je me pro-mettais aussi un succès décisif de la réu-nion d’une grande junte nationale. Je de-mandai à la régence constituée parFerdinandde faire désigner par les conseils du royaumecelui de mes frères qui lui conviendrait lemieux; elle me signala elle-même Joseph,alors roi de Naples. Une junte de 150 Espa-gnols les plus notables, pris dans les troisordres, fut assemblée à Bayonne , pour dis-cuter de concert avec moi l’acte constitu-tionnel qui régirait dorénavant le royaume.
Les discours tenus dans cette augusteassemblée sont un monument historique re-marquable et fait pour confondre toutes lesconjectures sur les motifs secrets qui firentchanger si promptement les esprits. Lesducs de l’Infantado, d’Ossuna, de FernandNunnez, de Hijar, del Parque, ne se firentaucun scrupule de promettre à Joseph lemême attachement qu’ils avaient toujoursmontré à leurs princes légitimes. Le 6 juil-let, la junte le reconnut pour roi, et pro-clama l’acte constitutionnel qui fixait sespouvoirs ainsi que la succession au trône, etportait de nombreux principes de réformes.
Aucun pouvoir légal n’était resté en Es-pagne pour refuser ce changement de rè-gne. Le vieux roi s’était montré reconnais-sant de ce que j’avais ôté le trône à son filsrebelle, et il était allé se reposer à Com-pïègne , d’où il partit bientôt après pourMarseille . Son fils fut conduit au châteaude Valençay, où l’on avait fait les préparatifsnécessaires pour l’y recevoir en roi détrôné.
Ce château appartient à Talleyrand , qui,loin de blâmer le choix qu’on en faisait pourson royal hôte, s’offrit même de lui faireprêter serment à la nouvelle constitution etâ Joseph.
Les Espagnols savaient à quoi s’en teniravec leur vieux roi ; il ne laissa ni regrets ni
souvenirs: mais son fils était jeune, sonrègne offrait des espérances ; il était mal-heureux, on en fit un martyr. L’imaginationse monta en sa faveur : les libéraux crièrentà l’indépendance nationale; les moines, àl’illégitimité et à l’impiété. Toute la nations’arma sous ces deux bannières.
Fautes de ma conduite envers Ferdinand vu.
On a dit, « que j’eus tort de mettre le jeune« roi en séquestre à Valençay , et que j’au-u rais beaucoup mieux fait de le laisser sur>i le trône en sacrifiant Godoï. Il n’eut pas" tardé à faire des mécontents; les factions>i se seraient recrutées et en seraient ve-<c nues aux mains : je me serais acquis le« titre de protecteur du vieux roi en lui« donnant asile. Le nouveau gouvernement«i n’aurait pas manqué de se compromettre« avec les Anglais ; je lui aurais déclaré la« guerre, tant en mon nom qu’en qualité de« fondé de pouvoirs de son père. J’aurais« fait ainsi cette guerre, appuyé sur un« parti puissant. L’Espagne eût confié à son« armée le soin de sa défense, et dès qu’elleu aurait été battue, la nation se serait sou-<i mise au droit de conquête. Elle n’aurait« pas même songé à en murmurer, parce<• qu’en disposant des pays conquis, on ne« fait que suivre les usages reçus, et qu’elleii aurait vu en moi l’homme qui l’avait déli-« vrée de Godoï. » Tout cela serait parfaite-ment juste, si je n’avais pas redouté jusqu’àl’idée de la guerre, bien certain que l’An-gleterre était là pour en recueillir tous lesfruits.
A défaut de ce système, je pouvais encorerevenir au projet du mariage de Ferdi-nand vu avec une princesse de ma famille ;et si je n’avais pas un peu trop compté surla facilité de réaliser mon dessein dès queFerdinand avait quitté son royaume, jen’eusse pas manqué de le faire.