124
NAPOLÉON AU TRIBUNAL DE CÉSAR, ETC.
meau du littoral qui n’en souffrît : la réac-tion que la clôture des mers exerçait surles manufactures et sur nos vignobles cau-sait un mal qu’il était hors de mon pouvoird’éviter.
Mes ennemis surent bien profiter de l’a-vantage immense que leur procurait cetteposition : ils se proclamaient les vengeurs del’indépendance des nations, et, par unebizarrerie particulière à ce siècle, lesdespotes des mers avaient l'air de mecombattre pour rétablir la liberté ducommerce ! ! !
Ces insinuations faisaient assez de dupesparmi les gens qui ne réfléchissent pas ; etla guerre dépopularisant peu à peu monadministration, on refusa de croire que jedésirais la paix. Je la fis proposer néanmoinstoutes les fois que j'en eus l’occasion.; l’An-gleterre persista toujours dans ses refus.
Cette obstination dénotait assez qu’elle sesentait plus de ressources encore que je nelui en supposais.
Au fait, le rapprochement n’était pas fa-cile. Depuis le traité d’Amiens , l’Angleterreavait conquis 20 millions de sujets dansl’Inde ; elle n’était pas disposée à les rendre,tandis qu’à peine elle aurait consenti à nouslaisser la Belgique, tant Anvers lui faisaitpeur. Et comment m’eut-elle accordé lacouronne d’Italie ? comment l’aurais-jeabandonnée après en avoir orné mon front?Il fallut donc se décider à une lutte sansfin. Au lieu de désarmer, je fus forcé deconserver mon armée sur le pied de guerreet de fatiguer l’Europe . J’en étais d’autantplus désolé, que mes ennemis avaient toutl’honneur de la lutte, si j’en avais la gloire;car ils avaient l’air innocent que donne ladéfense des choses légitimes. J’avais en re-vanche l’air agresseur, parce que je me bat-tais pour les détruire et pour faire du neuf.Je portais ainsi seul tout le poids de l’accu-
sation. Mes ennemis personnels, les T...,les L..., les C..., en ont profité pour mepeindre à la France comme l’unique caused’un mal qui était le résultat de la révolu-tion et de la fausse position où elle avaitprécipité toutes les nations de l’Europe , endétruisant les rapports politiques les plusnaturels. Je défie qu’on puisse citer depuisle traité d’Amiens aucune époque où il eûtété possible de faire une paix honorableet solide avec l’Angleterre. La négociationde Lauderdale fut la seule qui laissât en-trevoir quelque espérance ; nous avons vuqu’elle n’avait été qu’un leurre pour nouscompromettre à la fois avec la Prusse etavec l’Espagne .
La lutte redouble en Espagne . Motifs qui m’empêchentd’y aller.
L’Angleterre, quoique privée de ses pluspuissants alliés, ne fit pas la guerre sansauxiliaires ; car elle avait pour tels tous lesennemis delà révolution e( de ma puissance.Nous avions du terrain en Espagne pournous mesurer. J’y renvoyai une partie desvainqueurs de Wagrarn, mais je n’y retour-nai pas moi-même. Certes, s’il fallait tou-jours s’en rapporter aux apparences, j’au-rais eu grand tort d’en agir de la sorte ; carsi j’eusse réussi à terminer la guerre d’Espa-gne et laissé la Russie tranquille, je seraismort sur le trône, craint et respecté : j’auraisdonné à la France le temps de respirer etde reprendre toutes ses forces pour soute-nir mon ouvrage. J’ai succombé pour avoirvoulu achever moi-même la partie la plusdifficile, avant que le moment fût venu.J’avais dit qu’il me fallait vingt ans, et jevoulus accélérer de sept à huit ans le dé-nouement du grand drame. Mais les appa-rences sont souvent trompeuses, et avant dedécider si je fis une faute de ne pas retour-ner à Madrid , il est juste du moins de peser