CHAP. XXII. CAMPAGNE DE 1815.
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CHAPITRE XXII.
Situation de la France après le départ de Napoléon . Il descend à Cannes avec soo hommes. Retour àParis . Campagne de mis. Batailles de Ligny et de Waterloo . Seconde abdication. Fin de la carrière deNapoléon .
Séparé de ma femme et de mon fils d’unemanière honteuse pour la maison d’Au triche , sans projets pour l’avenir, je me re-tirai à l’île d’Elbe , comme Scipion dans sonasile de Literne. Condamné à n’être plusqu’un des spectateurs du siècle, un secretpressentiment m’avertissait que je reparaî-trais encore sur la scène du monde. Cepen-dant, l’incertitude de l’époque, l’impuissanceoù j’étais d’en faire naître l’occasion m’em-pêchant de former des plans, je m’en con-solai en m’occupant à écrire mon histoire;mais la marche des événements se précipitatellement que je fus surpris par eux dans maretraite.
Nouvelles de la division des partis en France .
Je recevais les journaux : ils m’appre-naient le gros des affaires; je tâchai d’ensaisir l’esprit à travers leurs mensongés. Ilnie parutévident que Louis xvm avait connule secret de notre siècle ; il s’était assuré quela majorité de la France voulait les résul-tats de la révolution; il savait, par 25 ansd’expérience, que son parti était trop faiblepour résister à cette majorité; il savait quela majorité finit par dicter la loi. Il fallaitdonc pour se maintenir sur le trône qu’ilvégnât avec la majorité, c’est-à-dire avec
les intérêts nés de la révolution. Henri iv avait dit que Paris valait bien une messe;Louis xvm pensa que la couronne valait bienune constitution. Mais pour n’être pas révo-lutionnaire lui-méme, il fallait que le roirefît la révolution comme à neuf, en vertudu droit divin sur lequel il se fondait.
Cette idée était ingénieuse ; elle rappro-chait les Bourbons du parti qui les repous-sait, et rendait royalistes les révolution-naires, en maintenant leurs intérêts et leursopinions. Il ne devait donc plus y avoir qu’uncœur et qu’une âme dans toute la nation ; onaffectait de le répéter, mais ce n’était pas vrai.
Il y avait cependant tant de bonheur danscette combinaison, que la France , sous cerégime, serait devenue florissante en peud’années. Le roi aurait résolu, en un traitde plume, le problème pour lequel j’avaiscombattu vingt ans, puisqu’il établissaitla nouvelle doctrine politique en France etla faisait reconnaître sans contestation detoute l’Europe : il ne lui fallait , pour réus-sir , que de savoir être maître chez lui.
Pour opérer ce grand œuvre, le roi avaitdonné une charte; elle était excellente,parce qu’elles le sont toutes quand on aideà la lettre. Mais comme des chartes ne sontque des actes, elles n’ont de valeur que par