VILLE DE PARIS.
Dizier pour fermer à V ennemi la sortie de la France. Cette marche au- jdacieuse et pleine de génie ébranla un instant les généraux, confédérés,auxquels elle devait interdire toute retraite ; mais, excités par de secretsencouragements, sans s’inquiéter de leurs derrières, ils s’avancèrent surParis.
Cette grande ville, la seule des capitales du continent qui n’eut pointété envahie, vit déboucher dans ses plaines les troupes de toute l’Europe.
On se battit le 30 mars sous ses murs; mais, le 31, les portes enfurent ouvertes aux confédérés. Le peuple garda un morne silence envoyant défiler l’étranger dans ses murs. Mais dans les beaux quartiers,des rubans, des fleurs; des couronnes furent jetés à profusion sur leshordes du Nord. Toutefois l’intrépide population des faubourgs, surtoutcelle qui avait si vaillamment concouru la veille à la défense de la ville,conserva devant ces soldats étrangers une expression de physionomieassez hostile pour leur inspirer de l’inquiétude ; il est même hors dedoute que si elle avait cru pouvoir compter être secondée par la bour-geoisie, elle les aurait attaqués daus les rues et sur les boulevards.
Cependant Napoléon, pressé par ses alentours de secourir la capitale,avait abandonné sa marche sur St-Dizier, et accourait à la tête de50,000 hommes, espérant y empêcher encore l’entrée de l’ennemi.Mais, en arrivant le i er avril, il apprit la capitulation de la veille, et ilse concentra sur Fontainebleau, où il fut instruit de la défection du sénatet de sa déchéance. Voyant alors tout plier autour de lui sous sa mau-vaise fortune, il se décida à abdiquer, et le 20 avril à midi il partit deFontainebleau pour se rendre à File d’Elbe.
Ainsi tomba ce colosse qui pendant quinze années remplit l’Europede sa renommée, et dont la grande ligure historique vivra éternellementdans l’imagination des hommes. Ce héros sera dignement apprécié parla postérité, lorsqu’on le comparera à ceux qui l’ont précédé et à ceuxqui viendront après lui : guerre, diplomatie, organisation intérieure,institutions diverses, finances, législation, agriculture, industrie, scien-ces, lettres, arts, tout reçut l’impulsion de son génie. A travers les dé-sastreux résultats de son système, il donna une prodigieuse impulsionau continent ; ses armées ont porté derrière elles les usages, les idées etla civilisation plus avancée de la France ; les sociétés européennes ontété remuées jusque dans leurs vieux fondements ; les peuples se sontmêlés par de fréquentes communications; les ponts jetés sur les fleuveset les grandes routes pratiquées au milieu des Alpes, des Apennins etdes Pyrénées, ont rapproché les territoires, et Napoléon lit par cesmoyens pour le matériel des Etats ce que la révolution avait fait pourl’esprit des hommes.
Ce grand génie des temps modernes suspendit aux voûtes de nostemples les drapeaux de toutes les puissances du continent ; il vit lespapes, les empereurs et les rois briguer dans ses antichambres la faveurde ses courtisans ; il prodigua les édifices que réclamait l’utilité, etaccorda tous ceux que désirait rembellissement des villes du vaste em-pire soumis à sa domination. Qui peut dire où se seraient élevées lescréations de ce géuie, si la fortune des rois vaincue dans cent bataillesne se fût résignée à combattre au nom de la liberté des nations l’hommequi avait révélé à l’univers le secret de la force des nations armées aunom de la liberté? Dans un espace de dix à douze années, il lit éleverdans la seule ville de Paris un grand nombre de monuments, plus ma-gnifiques les uus que les autres, sans qu’il en coûtât rien au trésor pu-blic; la liste civile et le domaine extraordinaire pourvurent à tous lesfrais. Toutes les maisons qui existaient encore sur les ponts et sur lesbords des quais disparurent ; on jouit dans sa totalité de l’aspect ducours de la Seine; 3,000 m. de nouveaux quais tinrent plus long-temps ses eaux captives ; des ports magnifiques y facilitèrent le com-merce; les ponts d’Austerlitz, de la Cité, des Arts, d’Iéna, unirent lesrives du fleuve devant le jardin des plantes, l’île St-Louis à la Cité, leLouvre à lTnstitut, le quai de Cliaillot au Champ-de-Mars. De toutesparts des rues nouvelles sont percées, un quartier brillant s’élève depuisla rue de Rivoli jusqu’aux vieux boulevards. Le canal de l’Ourcq secommfèuce pour amener les eaux de cette rivière de 60 k. sur le plateaude la 'Villette , à 28 m. au-dessus du niveau de la Seine ; les fontainesabondantes de Desaix, de l’Ecole de Médecine, de l’Esplanade des Inva-lides, du marché St-Honoré, du Châtelet, de Popincourt, du Gros-
Caillou, du marché St-Germain, de la place Royale, du marché auxfleurs, et plusieurs autres, jaillissent à Paris. Des halles vastes et com-modes s’élèvent tout à la fois pour le commerce des vins, de la volaille,[ du gibier et la vente des effets de hasard ; en même temps l’on construit1 les marchés St-Martin, des Blancs-Manteaux, St-Germain et des Carmes.Cinq abattoirs, placés aux extrémités de la ville, la délivrent du dange-reux passage des animaux de boucherie, de la vue hideuse de leur sangsouillant les ruisseaux de leur voisinage, des miasmes délétères s’exhalantdes tueries. Un vaste grenier de réserve se construit ; le Louvre s’achève ;il reçoit dans sou musée les chefs-d’œuvre de peinture et de sculptureconquis dans l’Europe entière, qui viennent s’y réunir aux meilleuresproductions de l’école française. La place du Carrousel est débarrasséed’une partie des masures qui l’obstruaient, 15,000 hommes peuvent ymanœuvrer, un arc de triomphe y sert d’accès au château des Tuileries,une grille permet d’en considérer l’ensemble, une nouvelle galerie com-mence de s’y prolonger vers le Louvre; le jardin des Tuileries est embelli :on aperçoit par la rue Castiglione une colonne triomphale magnifique,élevée à la gloire de l’armée française, s’élevant sur la place Vendôme ;sur l’autre rive de la Seine , un portique superbe annonce la salle desséances du corps législatif. Le palais du Luxembourg recouvre l’éclat desa fraîcheur primitive, son intérieur embelli étonne par sa magnificence ;ses tristes jardins prennent l’aspect le plus riant, une longue avenue lesunit à l’Observatoire. Les fondements d’un palais pour la bourse et letribunal de commerce sont jetés ; la banque de France s’établit sur desbases solides ; les églises, dévastées pendant la tourmente de l’Etat,commencent à se réparer et s’embellir; l’archevêché s’agrandit. Le mu-séum le plus riche et le plus superbe de l’univers offre à l’admirationdes Français et des étrangers les chefs-d’œuvre des grands maîtres detoutes les écoles. Le Panthéon est restauré. Le conservatoire de musiqueet l’hospice des Incurables sont fondes, etc., etc. v L’histoire dira quetout cela fut accompli au milieu de guerres continuelles, sans aucun em-prunt, et même lorsque la dette publique diminuait tous les jours, etqu’on avait allégé les taxes de près de cinquante millions. Des sommesconsidérables demeuraient encore dans le trésor particulier de l’empe-reur : elles lui étaient assurées par le traité de Fontainebleau, commerésultant des épargnes de sa liste civile et de ses autres revenus privés:elles furent partagées, et n’allèrent pas entièrement dans le trésor pu-blic, ni entièrement dans celui de la France ! ! !
Après l’abdication de Napoléon, quelques jours suffirent aux coaliséspour préparer le retour des Bourbons; déjà le 12 avril, le comte d’Ar-tois avait été reçu aux portes de Paris par le gouvernement'provisoireet par plusieurs maréchaux et officiers généraux. Le 23 avril, ce princesigna la convention de Paris, par laquelle il abandonna aux étrangerscinquante-deux places fortes, douze mille pièces de canon, vingt-cinqvaisseaux de ligne , trente frégates, pour un milliard d’approvi-sionnements ; en un mot, le fruit de vingt années de gloire. Le 3 mai,Louis XVIII fit son entrée dans la capitale, d’où , sans tenir comptede vingt-cinq ans de noire histoire, il date ses ordonnances de la dix-neuvième année de son règne. Le 30 du même mois, il signe la conven-tion du 23 avril, et consomme la honte de la France, en lui enlevantses limites naturelles. Bientôt les premiers actes de la nouvelle royautédémontrèrent clairement l’intention de reconstituer la monarchie abso-lue. L’anathème est prononcé par les prêtres sur le protestantisme ; septà huit mille officiers pris parmi les chouans et les émigrés sont imposésà l’armée, dont les vieux officiers sont abreuvés de dégoûts et de vexa-tions; on rétablit les gardes du corps, les mousquetaires noirs et gris,les chevau-légers, les Cent-Suisses ; les fêtes religieuses sont observéesavec une extrême rigueur, et des amendes redoublées pèsent sur lesmalheureux commerçants qui se permettent d’entr’ouvrir leurs magasinsle dimanche ou les jours de fête ; on parle ouvertement de remettre endiscussion l’inviolabilité des biens nationaux. Le peuple, qui s’était flattéque le besoin d’union et de paix aurait engagé les Bourbons à suivre unepolitique différente, récapitule tous ces griefs, et l’indignation nationalese soulève contre un gouvernement imposé par l’ennemi. Napoléon, quiaperçoit et juge la situation réelle de la France, s’élance de i’île d’Elbe,entouré d’une poignée de braves ; il touche le sol de la Provence ; lapopulation devient son cortège de triomphe; il trouve les éléments d’une