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VILLE DE PARIS. — PREMIER ARRONDISSEMENT. — N” 2. QUARTIER DES CHAMPS-ELYSEES.
tés, l’un coulant dans les fossés des Tuileries, l’autre le long des Champs-Elysées. L’architecte Gabriel fut chargé de rendre cet emplacement di-gne de recevoir la statue du monarque ; le projet de cet architecte futsoumis à l’agrément du roi, qui permit son exécution par lettres patentesdu 21 juillet 1757, et fit don du terrain. Dans le projet de cette place,l’architecte sembla s’être proposé de lui donner un caractère différentde celui des autres places de la ville. Eloignée alors du centre de la po-pulation et des routes habituelles du commerce et de l’industrie, et nepouvant être entourée d’habitations particulières, on voulut qu’elle fût en-vironnée dans tous ses aspects d’objets agréables, riches et variés ; qu’ellefût plutôt un centre de points de vue divers, qu’un ensemble symétriquede monuments d’une architecture uniforme ; aussi fut-elle disposée demanière, non-seulement à ne pas former d’interruption entre le jardindes Tuileries et les Champs-Elysées, mais à prolonger au contraire poul-ie spectateur les dépendances du palais. Fermée au levant et au couchantpar deux belles masses de verdure que forment les deux promenadespubliques auxquelles elle sert de communication, elle offre, au midi, lepont de la Concorde et le palais de la chambre des députés ; au nord,l’architecture riche et pittoresque des bâtiments du Garde-Meuble, et lepercé de la rue Royale bornée par le majestueux édifice de la Madeleine;enfin cette décoration théâtrale est heureusement complétée par quatrebeaux groupes de marbre, placés aux entrées du jardin des Tuileries etdes Champs-Elysées, et par l’obélisque et les deux fontaines monumen-tales qui occupent le centre de la place.
Cette place fut commencée en 1754 et entièrement achevée en 1763.Au centre fut élevée la statue équestre en bronze de Louis XV, dont laplace reçut le nom ; cette statue avait été fondue d’un seul jet par Gor,sur le modèle exécuté par Boucliardon. Le monarque y était représentéen costume romain et couronné de lauriers ; aux quatre angles du pié-destal étaient placées quatre figures en bronze, par Pigale, représentantla Force, la Prudence, la Paix et la Justice. Deux des faces du piédes-tal étaient chargées d’inscriptions ; sur les deux autres étaient deux bas-reliefs, dont l’un représentait le roi dans un quadrige, couronné par laVictoire et conduit par la Renommée ; et l’autre le monarque assis surun trophée formé par les emblèmes de la paix.
L’inauguration de la place Louis XV eut lieu le 20 juin 1763.
• Peu d’années après cette inauguration solennelle, Louis XV, qui avaiteessé d’être l’objet de l’amour du peuple, fut audacieusement insultépar de nombreux placards que l’on affichait sur sa statue.'Un particuliermonta pendant la nuit sur le cheval, banda les yeux du roi, et lui passaen écharpe une corde à l’extrémité de laquelle était attaché un tronc enfer-blanc, et lui plaça sur la poitrine un écriteau portant ces mots :N’oubliez pas ce pauvre aveugle, allusion à l’aveuglement du roi pourla comtesse du Barry, qui devait plus tard perdre la vie sur cette mêmeplace. Ou n’avait même pas attendu l’inauguration de la statue pourinsulter le monarque qu’elle représentait ; car, dès le 6 juin, on y avaitplacé pendant la nuit un placard portant cette inscription latine ; StatuaStatuce. Les quatre figures placées aux quatre coins du piédestal furentaussi l’objet de plusieurs mauvaises plaisanteries, dont nous ne citeronsqu’une des plus acérées :
O It belle statue î <J le beau piéJestal !
Les vertus sont à pied, le vice est à cheval !
En 1782 on trouva sur la statue un autre placard portant : Arrêtde la cour des monnaies qui ordonne qu’un Louis mal frappé soitrefrappé.
La place Louis XV est tristement fameuse par le funeste événementdont elle fut le théâtre à l’époque du mariage du dauphin (depuisLouis XVI) avec Marie-Antoinette, archiduchesse d’Autriche. Les fi-nances étaient épuisées ; la disette produite par l’infâme pacte de faminedésolait les provinces, au point que plus de quatre mille personnesétaient mortes de faim dans la Marche et le Limouîin seulement. On fitsi bien cependant, que l’archiduchesse ne put s’apercevoir de la misèrepublique; elle traversa la France au milieu d’une continuelle série delètes, et l'on en disposait de plus éclatantes encore pour son arrivée. Celleque la ville de Paris donna à cette occasion le 30 mai 1770 fut en eflet
superbe ; le bouquet seul du feu d’artifice était composé de plus de trentemille fusées, qui, à un écu pièce, représentait une somme de quatre millelouis ; l’effet qu’il produisit futmagnifique, mais les suites en furent bienfunestes. Ce feu d’artifice avait attiré sur la place Louis XV un nombreimmense de curieux; à peine fut-il tiré que chacun chercha à se frayerun passage sur la rue Royale, seule issue alors de cette place du côté de laville ; mais un fossé qui n’avait point été comblé, et des matériaux quiobstruaient la voie publique formèrent un obstacle au prompt écoule-ment de la foule qui se portait en masse du côté du boulevard, d’où arri-vait aussi un grand nombre de voitures. En un moment, la presse devintsi forte et si affreuse, que plus de quatre mille personnes (d’autres portentce nombre à dix mille ) furent instantanément étouffées. On voyaitdes personnes culbutées dans le fossé, froissées contre les pierres, fou-lées aux pieds des chevaux ; d’autres, l’épée nue à la main, essayant dese faire jour à travers la foule, blessant et tuant ceux qui s’opposaient àleur passage. Le nombre des personnes blessées, estropiées ou qui mou-rurent des suites de cette presse fut incalculable et n’a jamais été bienconnu; plusieurs familles entières disparurent, et l’on compta peu demaisons dans Paris où l’on n’eût à pleurer un parent ou un ami. Lesvictimes mortes ou mourantes furent exposées dans les maisons de larue Royale , où chaque famille allait reconnaître son père , son frère ,sa mère, sa soeur, son fils ou son ami. — Trois circonstances concou-rent au malheur de cette journée : 1" un complot formé par les filous,qui organisèrent un engorgement, une presse et un tumulte considéra-ble, afin de pouvoir, au milieu du désordre, faire leurs coups de mainet voler impunément ; plusieurs cadavres de ces scélérats, reconnus aprèsl’événement, attestèrent leur crime; 2° la négligence de l’architecte dela ville de Paris à faire aplanir le terrain par où devaient s’écouler environsix cent mille spectateurs, et à écarter les divers obstacles qui pouvaientresserrer ou gêner la circulation ; 3° l’insuffisance de la garde et la lési-nerie du bureau de la ville, qui refusa d’accorder au régiment des gardesfrançaises une gratification de mille écus, comme l’exigeait le maréchalde Biron, pour les mettre sur pied ce jour-là et suppléer à la faiblesse età l’incapacité des archers de la garde bourgeoise.
Lorsque par une belle journée de printemps ou d’été les insoucieuxParisiens quittent leur logis pour aller respirer le grand air aux Champs-Elysées ou au bois de Boulogne, la plupart d’entre eux ne se doutentguère, en passant près de l’obélisque, qu’ils foulent un sol où fut élevéet resta en permanence pendant des mois entiers l’inexorable instrumentde supplice qui mit fin à tant d’existences. Il n’est cependantpas une sai-son, pas un mois, pas une semaine, presque pas un jour de l'année oiiplusieurs tètes ne soient tombées sur cette place, que les victimes elles-mêmes avaient sans doute traversée avec autant d’indifférence que lafoule qui s’y presse aujourd’hui. — Là, cependant, devant la statue dela Liberté, s’est accomplie la plus terrible hécatombe humaine dontfasse mention l’histoire des natious civilisées. Là furent sacrifiés desindividus diamétralement opposés de système et de parti : Louis XVI etFabre d’Eglantine, Chaumelte et Charlotte Corday; Marie-Antoinette etle général Custine, Brissot et Olympe de Gouges, Verguiaud et AdaniLux, M"" Rolland et Philippe Egalité, Barnaveet la comtesse du Barry,Malesherbes et Rabaut St-Elienne, Hébert et le duc de Lauzun, Dantonet Hérault de Séchelles, Westermann et Camille Desmoulius, Lavoisieret Madame Elisabeth, Robespierre et les membres de la commune deParis, eu tout plus de quinze cents victimes !
Le 21 janvier 1793, la plus illustre de toutes ces victimes, l’ex-roiLouis XVI, condamné à mort la veille par la convention nationale, fut con-duit dans la voiture du maire de Paris sur la place de la Révolution, où ilarriva à dix heures du matin. Le silence le plus profond régnait de touscôtés. Il descendit de la voiture et fut remis entre les mains de l’exé-cuteur ; il ôta son habit et son col lui-même, et resta couvert d’unsimple gilet de molleton blanc ; il ne voulait pas qu’on lui coupât lescheveux , et surtout qu’on l’attachât : quelques mots dits par sonconfesseur le décidèrent à l’instant. Il monta sur l’échafaud, s’avançadu côté gauche, le visage très-rouge, considéra pendant quelque tempsles objets qui l’environnaient, et demanda si les tambours ne cesseraientde battre ; il voulut s’avancer pour parler; plusieurs voix crièrent auxexécuteurs, qui étaient au nombre de quatre, de faire leur devoir ;