VILLE DE PARIS. — NEUVIEME ARRONDISSEMENT. — N° 35. QUARTIER DE LA CITE.
131
Rue de Glatigny étaient les prisons de Lutèce, où fut captif saintDenis aux premiers temps du christianisme dans les Gaules. — Soussaint Louis, la rue de Glatigny fut dotée d’un val d’amour. A cette épo-que les dames au corpsgent, folles de leur corps , étaient comme au-jourd’hui soumises à des statuts et à des règlements. Elles célébraientavec piété la fête de la Madeleine , leur patronne. Des tasses d’argentpendaient à leur ceinture , et elles proposaient aux passants de venirboire avec elles. Les dimanches et jours de fête, elles lisaient, assises surla borne, en attendant les chalands, dans un livre de prières, à fermoirde cuivre doré. Ce mélange de pratiques religieuses et d’ignoble prosti-tution est un trait caractéristique du règne de saint Louis. On sait que cemonarque faisait suivre sa cour en voyage d’une compagnie de ribau-des inscrites sur le rôle tenu par la dame des amours publics. — SaintLouis est mort, bien des dynasties ont passé ; le val d’amour existe en-core rue de Glatigny.
Rue de la Licorne, n° 4, on voit les restes d’une porte de l’an-cienne église de la Madeleine en la Cité, dont la principale entrée étaitrue de la Madeleine, n° 5. C’était originairement une synagogue, qui futtransformée en église en 1185, et démolie au commencement de la ré-volution.
Rue de la Cité (autrefois rue de la Juiverie), vis-à-vis la rue de laMadeleine, était le fameux cabaret de la Pomme de pin, qùe Rabelaiscomptait parmi « les tabernes méritoires où cauponisoient joyeusementles escoliers de Lutèce. » La Pomme de pin, qui était tombée en déca-dence à l’époque où écrivait le satirique Régnier, reprit sa splendeursous Louis XIV, sous les auspices du grand Crénet. Ses tables, peu ma-gnifiques, mais fort chargées de bouteilles, furent souvent fréquentéespar les grands génies de l’époque ; c’est là que Chapelle enivrait Boileau :
El répandait sa lampe à l'huile
Pour lui mettre un verre à la maio.
Les quatre plus grands poètes du siècle de Louis XIV, Molière, Ra-cine, Boileau et la Fontaine ont vécu longtemps dans l’intimité la plusétroite; une fois par semaine ils se rassemblaient au fameux cabaret dela Pomme de pin, où se rendaient aussi Lulli , Mignard et Dufresnoy.Chapelle, un des coryphées modernes de la secte épicurienne ; les frèresBrossin, connus par leur amour pour la bonne chère ; le conseillerBrilhac et plusieurs autres personnages de distinction, avaient aussi à lamême époque fondé un dîner hebdomadaire à la Pomme de pin. On peutse faire une idée de ce cabaret, en songeant que les Plaideurs et le Cha-pelain décoiffé furent en grande partie composés dans ces joyeux repas.Que d’esprit s’est dépensé dans cette obscure taverne !
Au n° 76 est la seule maison de Paris ayant des fenêtres donnantdirectement au-dessus de la rivière , et d’où l’on peut encore jeter unhomme à l’eau sans sortir de chez soi.
Les juifs habitaient la rue de la Juiverie et quelques ruelles adjacen-tes sous le règne de Philippe Auguste ; c’est dans ce quartier qu’on lestrouve groupés dès les temps les plus reculés de l’histoire de Paris.Mais ils en avaient été chassés et n’y étaient revenus que depuis peu,car sous Louis le Gros et Louis VII, on les voit relégués hors de la ville,dans un lieu appelé Champeaux. De petites maisons, hautes et mal cons-truites, y avaient été bâties exprès pour eux, et composaient un certainnombre de rues étroites, tortueuses et obscures, qui étaient fermées deportes de tous côtés ; ce sont aujourd’hui les rues de la Poterie , de laFriperie, de la Chausselterie, de Jean de Beausse et de la Cordonnerie :quelques-unes n’existent plus, grâce aux travaux d’assainissement quise poursuivent avec activité dans toutes les directions.
Rue des Chantres , n° 1, au-dessus de la grande porte de cettemaison, on a barbouillé en lettres jaunes sur un fond verdâtre l’inscrip-tion suivante :
ABÉLARD, HÉLOÏSE HABITÈRENT CES LIEUX.
Dans l’intérieur de la cour on lit encore :
ABÉLARD, HÉLOÏSE, 1118.
La principale façade de cette maison donne sur le quai Napoléon, et
vient après le n“ 9 de ce quai ; de ce côté elle offre l’aspect d’une masuredélabrée, qui, par les matériaux dont elle est construite , n’indique pasune existence de plus d’un siècle. Les bâtiments qui entourent la courparaissent beaucoup plus anciens, et tout porte à croire que l’escalieren spirale, dônt les marches en bois attestent par leur vétusté une lon-gue existence, est l’escalier que montait avec tant d’émotion l’illustreamant d’Héloïse, et qui fut si souvent le témoin de leurs tendres adieux.On est aussi porté à croire que c’est dans une petite pièce qui donne surcet escalier qu’était le cabinet de travail d’Héloïse, et que c’était là queles deux amants ouvraient leurs livres, mais quils avaient plus (le pa-roles d'amour que de lecture, plus de baisers que de phrases.
Rue du Milieu-des-Ursins demeurait Jean- Juvénal des b p. si ns,un des plus grands magistrats et des plus vertueux citoyens dont notrehistoire ait conservé le souvenir. Après avoir rétabli l’ordre dans lesaffaires du royaume, réprimé les abus de la féodalité, lutté contre latyrannie du duc de Bourgogne et contre les entreprises du duc d’Orléans,délivré le roi des mains d’un prince ambitieux qui l’avait fait son prison-nier, il fut dépouillé de ses biens par les Anglais à la mort de Charles "VI,et l’on vit l’impassible vieillard, en haillons et nu-pieds, chercher au loinun refuge pour sa femme et ses onze enfants. — L’hotel des Ursins, dontl’entrée principale se trouvait dans la rue Haute-des-Ursins, tombait enruines au milieu du xvi' siècle. Il fut abattu en 1553 , et l’on ouvritl’année suivante , au milieu de son emplacement, une rue à laquelle ondonna le nom de rue du Milieu-des-Ursins.
Rue Constantine (ci-devant de la Vieille-Draperie), au coin orientalde la rue Ste-Croix, était l’église Ste-Croix de la Cité, érigée en paroisseen 1107, agrandie en 1529, et démolie en 1797. — Près du chevet deSt-Barthélemy était la chapelle Notre-Dame de la Fontaine.
La rue du Marché aux Fleurs a élé percée sur une partie de l’em-placement de l’église St-Pierre des Arcis , fondée en 926, erigée enparoisse en 1130, reconstruite en 1424, et démolie en 1800.
Rue St-EIoy, près l’impasse St-Martial, était I’église St-Martial,bâtie sous le règne de Dagobert I“, érigée en paroisse en 11C7 et sup-primée en 1722.
Impasse Ste-Marine est I’égeise Ste-Marine, dont il est fait men-tion dans des titres de 1036. Les personnes qui avaient été condamnéesà se marier par le tribunal de l’officialilé recevaient la bénédiction nup-tiale dans cette église. Le pasteur exhortait les époux à vivre en bonneintelligence, les conjurait de sauver, par une conduite plus régulière,l’honneur de leur famille, et il leur passait au doigt un anneau de paillequ’on brisait ensuite, emblème expressif de la fragilité des liens qu’ilsavaient contractés sans l’aveu de la religion et de la société. — L’égliseSte-Marine existe encore en partie et sert d’atelier.
Rue St-Landry, n" 1, était l’église St-Landry, construite sur l’em-placement d’une chapelle qui existait, dit-on, au viu e siècle, et où lesprêtres de St-Germain le Rond cachèrent, dans le ix e siecle, le corps desaint Landry, dont celte chapelle prit le nom. — C’est dans l’église St-Landry qu’on plaça le corps de la reine Isabeau, qui fut enlevé, la nuit,par un seul batelier, qui la conduisit honteusement à St-Denis. Danscette église, on voyait aussi le tombeau en marbre de Girardon, et celuide la famille Bouclierat.
Au xvi e siècle , les évêques de Paris avaient près de St-Landry unemaison où ils faisaient soigner les enfants trouvés, qu’uu arrêt du par-lement de 1552 avait mis à la charge des seigneurs hauts justiciers, etqu’on exposait dans une espèce de berceau ou de crèche , placée dansl’église Notre-Dame. Une pieuse dame ouvrit, en 1636, dans le mêmequartier, un asile analogue, qui reçut le nom de Maison de la Couche.Vincent de Paul, ayant visité cet établissement en 1638, fut touché del’état où il vit les pauvres enfants trouvés; sur sa proposition, plusieursfemmes charitables réunirent quelques aumônes , et fondèrent près dela porte St-Victor l’établissement qui prospéra plus tard sous le nom desEnfants-Trouvés.
Au n° 7 était la maison de Pierre Broussel, gouverneur de la Bas-tille, qui fut aussi enterré à St-Landry.