VILLE DE PARIS. — NEUVIEME ARRONDISSEMENT.
N° 36. QUARTIER DE L’ARSENAL.
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transféra ensuite au donjon de Vineennes, où il demeura douze ans, puisà Charenton, à Bicêtre et enfin à Bercy, où il était encore à l’époque du14 juillet 1789. Il n’obtint toutefois sa liberté que le 5 septembre 1789,tt en profita pour dénoncer à la France les infamies du pacte de famine.
Les personnages les plus marquants qui furent détenus à la Bastillesous le règne de Louis XVI, sont : Catherine Théos, chef de la secte desilluminés, enfermée à la Bastille en 1779, a l’âge de soixante-trois ans.—L’avocat Linguet, enfermé à la Bastille en 1780 : on a de lui des Mé-moires sur la Bastille et sur sa détention. Il resta deux aimées danscette forteresse, où il eut le loisir de faire des réflexions sur le pouvoirabsolu, dont il avait été autrefois le panégyriste. — La Cosle de Mézié-res, auteur de la Confession générale de la comtesse du Barri; entré àla Bastille en 1781, il y resta jusqu’au 28 juin 1783. —M' ,,e de la Tou-che de Gatteville, femme galante qui eut longtemps la vogue, qu’elle dutà sa beauté, à ses petites méchancetés et aux gentillesses de son esprit.Tous les grands seigneurs briguèrent à tour de rôle le plaisir d’aller sou-per et coucher avec elle. M. Lenoir, lieutenant de police, à qui elle avaitsu plaire, s’en servit pour connaître par son entremise une partie de ce quise passait à Paris. Forcée de se retirer en Hollande, elle y fut arretée pours’être moquée d’une Espagnole maîtresse d’un ambassadeur, fut transfé-rée à Paris, et enfermée en 1781 à la Bastille, où elle resta plus d’un an.—Mouille d’Angerville, continuateur des Mémoires secrets de la républi-que des lettres , publiés sous le nom de Bachaumont. Il fut enfermé à laBastille en 1781 et y resta près d’un an. — M" le de Bournon Malarme,enfermée à la Bastille en 1782, où elle ne resta que quelques mois. —De Whyte, transféré de Vineennes, où il était depuis on ne sait combiend’années, à la Bastille, le 29 lévrier 1784. Il en sortit à la prise de cetteforteresse, le 14 juillet, et fut conduit à Charenton pour cause d’aliéna-tion mentale. —Le marquis de Sade, rebut de l’espèce humaine, trans-féré de Vineennes à la Bastille, le 29 lévrier 1784; il en sortit le 14juillet 1789, pour aller occuper une loge à Charenton, où il mourut.—Brissot de Warville, homme de lettres, enfermé à la Bastille du 12 juilletau 10 septembre 1784. — Grouber de Groubental, avocat au parlement,auteur de projets de finances pour lesquels il fut plusieurs fois enferméà la Bastille. — Le cardinal de Rohan, enfermé à la Bastille le 16août 1785 , à l’occasion du fameux procès du collier; il en sortit le1 er juin 1786. — La comtesse de Valois-Lamolte , condamnée àêtre fouettée et marquée, à l'occasion de ce même procès du collier.Entrée à la Bastille le 20 août 1785 , elle en sortit le 26 mai 1786.— Cagliostro , compris dans l’affaire du collier et renvoyé absous.Entré à la Bastille le 25 août 1785 , il en sortit le 1 er juin 1786. — Lecomte de Solages, arrêté à la requête de son père, pour inconduite, en1782 ; il avait d’abord été conduit à Vineennes, d’où il sortit en 1784,pour être transféré à la Bastille ; il dut sa liberté à la prise de cette for-teresse, le 14 juillet 1789. — Bechade, Laroche, la Caurege, Pujade,enfermés à la Bastille en 1786 , pour falsification de lettres de change ;ils furent mis en liberté lors de la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789.—Paradès, qui avait conçu le projet de s’emparer de Portsmouth, pro-jet qu’il aurait exécuté si on lui en avait donné les moyens , et dont lesmémoires authentiques offrent tout l’intérêt d’un roman historique ; ilfut mis à la Bastille pour avoir réclamé au ministre Sartine cinq centquatre-vingt-sept mille six cent vingt francs dont il avait fait l’avanceau gouvernement, et en sortit quatre mois après, entièrement ruiné.—Les comtes de la Fruglaie, de Châtillon, de Guer, de Netumières, de Becde Lièvre Penlioët, les marquis de Montluc , de Tremergat, de Carné ,de Bédée, de la Rouerie, de la Feronière, le vicomte de Cicé , députésde la noblesse bretonne à Versailles, pour présenter au roi un mémoirecontre les atteintes portées à la constitution française par les ministres etles gouverneurs de cette province. Arrêtés dans la nuit du 14 au 15juillet 1788, ils furent conduits à la Bastille, d’où ils sortirent quelquesjours après. — Le dernier prisonnier entré à la Bastille fut le fabricantde papiers Réveillon, qui avait obtenu d’être enfermé dans cette forte-resse pour se soustraire à la fureur de ceux qui avaient pillé ses atelierset sa maison.
La Bastille fut assiégée pour la dernière fois le 14 juillet 1789. Laposition de cette forteresse, située au centre du quartier le plus popu-leux de la capitale, était d’une grande importance, et la cour avait pris
toutes les précautions possibles pour la mettre à l’abri d’uu coup demain ; sa défense se rattachait à l’attaque qui devait avoir lieu dans lanuit du 14 au 15 juillet, et pour laquelle on avait réuni trente millehommes autour de Paris, commandés par M. de Broglie. La Bastille futattaquée le 14 juillet, par les Parisiens, organisés eu milice bourgeoiseimprovisée, auxquels s’était joint spontanément tout le régiment desgardes françaises, qui dirigèrent l’attaque et l’artillerie. Les gardes fran-çaises étaient commaudés par Wargnier, sergent-major de grenadiers,et les bourgeois par le sieur Hullin , qu’ils avaient choisi pour leurcommandaut. Après quelques heures de combat, le gouverneur fut forcéde capituler; Hullin et Maillard furent les premiers qui pénétrèrentdans la forteresse. L’attaque de Paris , projetée par la cour, fut aban-donnée; toute la journée et une partie de la nuit du 14 au 15 juillet,qui devait couvrir Paris de sang et de ruines, fut employée à dépaver lesrues, à élever des barricades ; toutes les fenêtres furent illuminées. Onavait disposé à chaque étage des amas de bûches, de ferrements, despaniers de cendres, des vases d’eau bouillante, et toute la populationarmée bivouaquait aux barrières. L’armée de Broglie se dispersa dans lanuit, abandonnant ses lentes, ses bagages et une partie de son artillerie.— La démolition de la Bastille fut exécutée immédiatement. — Palloi,entrepreneur des travaux de démolition, lit faire à ses frais, avec lespierres provenant de cette forteresse, quatre-vingt-trois petites bastillesen relief, dont il gratifia les chefs-lieux de chaque département. — Le14 juillet 1792, la municipalité de Paris donna sur l’emplacement decette forteresse une fête patriotique. Où s’élevaient jadis les tours, ouavait planté des arbres qui portaient chacun le nom d’un département,et qui furent entourés le soir d’une enceinte illuminée. Au milieu s’éle-vait une colonne également illuminée, aussi élevée que la Bastille, ausommet de laquelle flottait un drapeau tricolore où était écrit le motLiberté . Au pied de la colonne était placé un nombreux orchestre, etau-dessus de chaque porte on lisait cette inscription : Ici l’on danse.Dans cette même journée, le président de l’assemblée nationale posa surl’emplacement de la Bastille la première pierre d’une colonne de laLiberté , qui ne fut jamais construite. Sous l’empire, on projeta d’yconstruire une fontaine surmontée d’uu éléphant colossal en bronze,dont on voit encore le simulacre en plâtre.
Le 10 août 1793 , jour de l’acceptation de la constitution de 1793 etde la fêle dite de l’unité et de l’indivisibilité de la république , on élevasur cette place , au milieu des décombres de la Bastille, une fontainefactice dite fontaine de la Régénération, surmontée d’une statue colos-sale en plâtre, représentant la Nature pressant de chaque main ses ma-melles, d’où sortaient deux jets d’eau limpide qui tombait dans un vastebassin. A dix heures du matin, les commissaires des départements, en-voyés à Paris pour assister à la fête, se présentèrent tour à tour et pui-sèrent dans ce bassin avec une coupe d’agate de cette eau génératrice,qu’ils burent tous dans cette même coupe, au bruit des canons et d’unemusique nationale.
Aujourd’hui cet emplacement forme une vaste place où s'élève la co-lonne de Juillet.
La Bastille pouvait contenir environ cinquante prisonniers logés sé-parément, et environ un cent en en réunissant plusieurs dans la memechambre. Lors de sa réduction, le 14 juillet 1789, on n’y a trouvé quesept prisonniers, les nommés : Taverriier, comte de Solages, de Wythe,Pujade, Laroche, la Caurege et Bechade, dont nous avons parlé précé-demment. — La garnison était composée de trente-deux soldats suisses,commandés par un lieutenant; de quatre-vingt-deux soldats invalides,dont deux canonniers. Il y avait sur les tours quinze pièces de canon,dont onze de huit et quatre de quatre. Dans la grande cour, en face dela porte d’entrée, étaient trois pièces de quatre, montées sur des affûtsde campagne. Le gouverneur avait de plus fait tirer du magasin d’armesdouze fusils de rempart, d’une livre et demie de balles, dont un seul putservir. Les munilions consistaient en quatre cents biscaïens , quatorzecoffrets de boulets sabotés, quinze mille cartouches, quelques boulets decalibre, et deux cent cinquante barils de poudre, du poids de cent vingt-cinq livres chaque. — Indépendamment de ces armes et de ces muni-tions de guerre, le gouverneur avait fait porter sur les tours, le 9 et le10 juillet, six voitures de pavés, de vieux ferrements, et des boulets