VILLE DE PARIS. — DIXIEME ARRONDISSEMENT. — N* 37. QUARTIER DE LA MONNAIE.
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Rue Mazarine, en face de la rue Guénégaud, à l’endroit où on aconstruit en 1823 le passage du Pont-Neuf, il y avait autrefois un jeude paume qui fut transformé en théâtre pour les premiers essais del’Opéra. Voici à quelle occasion : en 1659, l’abbé Perrin, attaché àGaston de France, frère de Louis XIII, hasarda une pastorale queCambert, beau-père de Lulli, mit en musique. Cette pièce obtint le plusgrand succès, et fut d’abord représentée à Issy, ensuite à Vineennesdevant le roi. Les applaudissements que les auteurs en reçurent les en-gagèrent à s’associer avec le marquis de Sourdac, homme fort riche etgrand machiniste. Des lettres patentes du 28 juin 1669 accordèrent auxtrois associés la permission d’établir des académies de musique pourchanter en public des pièces de théâtre pendant douze années consécu-tives. Perrin et Cambert composèrent l’opéra de Pomone, qu’ils firentrépéter sur le grand théâtre de l’hôtel deNevers, rue Guénégaud. Aumois de mars 1671 ils en donnèrent une première représentation surun théâtre qu’ils avaient fait construire à cet effet au jeu de paume dela rue Mazarine, vis-à-vis la rue Guénégaud. « Pomone , dit St-Evre-mond, est le premier opéra français qui ait paru sur le théâtre ; la poé-sie en est fort méchante, la musique belle ; on voyait les machines avecsurprise, les danses avec plaisir; on entendait les paroles avec dé-goût. » Cependant cette pièce fut représentée avec succès pendant huitmois, et fut tellement suivie, que l’abbé Perrin en retira pour sa partplus de trente mille livres. A Pomone succéda un autre opéra de Cam-bert, les Peines et les Plaisirs de l’amour. St-Evremond dit que cetopéra « eut quelque chose de plus poli et de plus galant » que le précé-dent. Lulli, profitant de quelques différends survenus entre les associésde l’Opéra, obtint par le crédit de M m * de Montespan que l’abbé Per-riu lui cédât son privilège, dont il fut investi par de nouvelles lettrespatentes du mois de mars 1672. Par ces lettres patentes Lulli eut la per-mission d’établir une académie royale de musique , composée de telnombre et qualité de personnes qu’il aviserait. Ces mêmes lettres por-tent que les gentilshommes et les demoiselles pouvaient chanter et dan-ser aux pièces et représentations de ladite académie royale, sans que,pour ce, ils fussent censés déroger au titre de noblesse, ni à leurs pri-vilèges, charges, droits et immunités. Bientôt après, par un scandaleuxabus de pouvoir, il fut permis au séducteur puissant de soustraire àl’autorité paternelle la victime de ses séductions , en la faisant inscriresur le registre de l’Opéra. Ainsi, tandis que la puissance sacerdotalefrappait d’excommunication l’acteur qui récitait les vers de Corneille,de Racine et de Molière, cette même excommunication n’atteignait pointcelui qui chantait les vers si voluptueux, on pourrait même dire si lu-briques, de Quinault. — Lulli fit construire un nouveau théâtre dans lejeu de paume du Bel-Air, rue de Yaugirard, près le Luxembourg, quifut ouvert le 15 novembre 1672 par une pastorale de Quinault, intitu-lée : les Fêtes de VAmour et de Dacchus. Eu 1669, les comédiens del’hôtel de Bourgogne vinrent occuper la salle de la rue Mazarine , quireçut le nom de théâtre Guénégaud . Après la mort de Molière, en 1673,la salle dont il était en possession au Palais-Royal ayant été accordée,aux sollicitations de Lulli, pour y établir Y académie royale de musique ,les acteurs de la troupe de Molière, qui avaient reçu le titre de comé-diens du roi y vinrent s’installer au théâtre Guénégaud. Leroi ayantalors déclaré qu’il n’y aurait que deux troupes de comédiens français ,l’une au théâtre de la rue Mazarine, l’autre à l’hôtel de Bourgogne,Colbert choisit les meilleurs acteurs de la troupe du Marais, qu’il in-corpora dans la troupe des comédiens du roi ; le théâtre du Marais futfermé , et la nouvelle troupe commença ses représentations sur le théâ-tre Guénégaud , le 9 juillet 1673, par une représentation de Tartufe .Plus tard , le roi ordonna la réunion des comédiens de l’hôtel de Bour-gogne à ceux de la rue Mazarine ; la fusion des deux troupes s’opéra le25 août 1680. Les comédieus fi ançais occupèrent le théâtre de la rueMazarine jusqu’en 1689, époque où ils furent obligés de chercher unautre local pour plaire à messieurs de la Sorbonne , qui, en s’installantaux Quatre-Naîions , ne voulurent pas souffrir de comédiens dans leurvoisinage; ils achetèrent alors, rue des Fossés-St-Germain des Prés, lejeu de paume de l’Etoile, où ils firent construire un théâtre qu’ils ou-vrirent, le 18 avril 1689, par la tragédie de Phèdre et la comédie duMédecin malgré lui.
Rue de TAncienne-Comédie, n°14, est une grande maison occu-
pée aujourd’hui par les magasins d’un marchand de papiers en gros, oùétait autrefois le théâtre de l’ancienne Comédie-Française. Les comé-dieus français ayant été forcés , par les exigences de la Sorbonne , dequitter le théâtre de la rue Mazarine, acquirent en 1688 le jeu de paumede l’Etoile, situé rue des Fossés-St-Germain des Prés, et y firent élever,sur les dessins de d’Obay, le théâtre de la Comédie-Française, quiouvrit le 18 avril 1689, par la tragédie de Phèdre. Les comédiens or-dinaires du roi l’occupèrent jusqu’en 1770, époque où ce théâtre me-naçant ruine , ils furent obligés de l’abandonner pour aller occuper lethéâtre des Tuileries. — En 1699, un arrêt du conseil du roi en datedu 1 er mars ordonna aux comédiens de donner le sixième de la recetteaux pauvres de l’hôpital général, et à dater de ce jour le prix d’entréefut fixé ainsi : aux premières loges trois livres douze sous, aux secondestrente-six sous, et dix-liuit sous au parterre ; on ne payait avant cetemps que dix sous aux galeries et douze sous au parterre.
C’est aussi dans cette maison que demeurait Gros, le plus grand pein-tre d’histoire après David. La hardiesse de son dessin , la magie de sacouleur, la puissance de sa composition , ne purent toutefois trouvergrâce devant une envieuse et basse critique qui fut cause de la mort dece grand artiste, dont on retira le cadavre de la Seine le 26 juin 1835.
Rue de Bussy était le jeu de paume de la Croix-Blanche, où desjeunes gens de Paris doués de quelque talent se réunirent vers le mi-lieu du xvu e siècle pour jouer entre eux la comédie. Espérant de tirerprofil de leurs représentations, ils transformèrent en J 650 le jeu depaume de la Croix-Blanche en une salle de spectacle, sous le nom dethéâtre illustre. C’est là que le jeune Poqnelin, entraîné par l’amour duthéâtre, parut pour la première fois. L’entreprise n’ayant pas obtenude succès, la troupe, sous la direction de Poquelin, qui prit alors le nomde Molière, partit en 1663 pour parcourir les provinces.
Au carrefour Bussy était le cabaret du fameux traiteur Landelle, quiréunissait chez lui les Collé, les Gresset, les Panard, les Crébillou, etoù quelques grands seigneurs sollicitaient chapeau bas la faveur de seglisser incoguito : on y servait des dîners depuis trois livres jusqu’àvingt-quatre livres par tète.
En 1792 on éleva au carrefour Bussy un de ces amphithéâtres oùl’on recevait Penrôlement des patriotes pour l’armée. — Le 2 septembre,entre trois et quatre heures du soir, cinq voitures, dans lesquelles setrouvaient des prêtres que l’on conduisait à l’Àbb.ye, furent arrêtéespar la foule près de cet amphithéâtre; là, un des hommes de l’escortefrappe de son sabre un des prêtres enfermés dans la première voiture.Cet homicide fut le signal de l’égorgement général de tous les prêtresqui se trouvaient dans les voitures au nombre d’une vingtaine, et doitêtre considéré comme le prélude des horribles massacres de septembre.
Rue Dauphine, n ü 50, on lit sur une plaque de marbre noir l’ins-cription suivante, qui indique l’endroit où était placée la porte Dauphine :
Bu régné be Cotti* le 6ranb<£it l'année M. i>CL xxii Ca porteülaupljine, qui rtoit en eet enîtroita été bémolie par l’orùre bc JRJH.les prcoost beo Jllareljan&s et(Êsrljetuns, et la présente inscriptionapposée en erécutimt îte l’arrrstbu conseil bu xxuu septembre au b.ait, pour marquer le lieu ou estaiteette porte et servir es qve be raison.
En passant dans cette même rue devant la maison qui porte le n° 24,et qui fait face à la rue du Pont-de-Lodi, peu de gens savent qu’il y eutlà un théâtre : le théâtre des Jeunes-Elèves , dont quelques-uns ont jetéun grand éclat sur l’art dramatique. Ce théâtre fui construit, vers 1799,sur un emplacement occupé précédemment par une salle de vente, parun club patriotique et par un corps de garde. La salle, petite, mais fortjolie, contenait seulement deux rangs de loges, un orchestre, des bai-gnoires, un petit parterre et deux loges d’avant-scènes ; on y représentaittous les genres, depuis la tragédie jusqu’au ballet pantomime. Le théâtredes Jeunes-Elèves fut supprimé en 1807 ; la salle, où l’on joua plus