DE LA. GUERRE DE 1812.
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leur jonction, qui se serait effectuée par unmouvement rétrograde sur Smolensk, pour-quoi donc livrer bataille avant d’avoir rétablil’équilibre des forces physiques? Dans la se-conde hypothèse, un engagement général étaitd’autant plus inutile, qu’en supposant mêmeque le général Barclay de Tolly parvint à rem-porter une victoire complète, à quoi cette vic-toire pouvait-elle lui être utile ( 1 ) ? Les enne-mis ayant prévenu le prince Bagration à Or-cha, le général Barclay de Tolly pouvait-ilpoursuivre son succès, et ne risquait-il pas,en prenant l’offensive du côté de Witebsk,d’être coupé de Smolensk par les corps des gé-néraux Davoust, prince Ponialowsky, Van-damme et Grouchy, dont le total montait àplus de 90,000 hommes. Ces troupes n’étaient-elles pas plus que suffisantes pour s’opposer àtoutes les tentatives du prince de Bagrationqui, comme le général Barclay de Tolly, nepouvait pas l’ignorer, ne disposait que d’uneforce de 40,000 hommes sous les armes, pours’emparer même de Smolensk, ou en poussantvivement sur Liosna ou Roudnia , d’inquiéter,du moins fortement, le mouvement rétrogradede la première armée ?
Jonction des deux armées russes .—Le cour-rier dont j’ai fait mention, apporta à Witebsk,des nouvelles de la deuxième armée. Ayantappris qu’elle n’avait pu percer par Moliilevsur Orcha, mais qu’elle se dirigeait parMstis-lav sur Smolensk, le général Barclay deTolly se hâta de reporter son armée sous lesmurs de Smolensk. 11 abandonna donc Witebskle 15—27 juillet, et arriva le 20 juillet—1 er août à Smolensk; le prince Bagration s’yrendit le 22 juillet-—3 août.
Après des marches aussi pénibles que diffici-les , ayant à lutter contre deux armées dont
(î) Le marquis de Chambray, en discutant sur ce su-jet (tom. I"', pag. 236, 2 e édition), loin d’appuyer sesassertions sur quelques raisonnements scientifiques,seuls arbitres de pareilles discussions, n’a pris pourguide que le calcul des forces matérielles, et s’est trouvéen peine de décider ce que, dans l’hypothèse d’une ba-taille livrée à Witebsk, l’armée russe aurait pu opposerà la garde impériale française. Je crois devoir satisfaireà sa curiosité, en lui répondant, qu’on lui aurait op-posé le noyau de ces mêmes troupes dont, à la bataillede Polotzk, 2 escadrons ont sulfi pour vaincre un régi-ment de cavalerie française et enlever 15 pièces de
l’une le poursuivait, tandis que l’autre lui cou-pait ses lignes de retraite, le prince Bagrationparvint enfin à sauver son armée. C’est certai-nement au courage exemplaire, à la fermetéinébranlable et à la sagacité qu’il a déployésdans sa retraite, que la Russie doit l’équilibrequi se rétablit entre les armées belligérantes,et qui fut le précurseur des succès éclatantsque les Russes remportèrent plus lard. La pos-térité impartiale ne balancera pas sans douteun moment, en ne jugeant même le prince Ba-gration que par ses dernières actions, de lemettre au rang des généraux les plus distinguésdes temps modernes, et sa retraite, pendant lacampagne de 1812, au rang des plus beaux faitsd’armes que l’histoire puisse citer dans cegenre.
Sans vouloir rien ravir au général Moreaude l’éclat de sa haute réputation, qu’il me soitpermis de demander ce que cette retraite, en1796 , qui immortalisa le vainqueur de Hohen-linden, avait de plus beau que celle du princeBagration en 1812? Je crois même, qu’en sui-vant attentivement les chances désavantageu-ses auxquelles les deux généraux se trouvèrentexposées, le militaire impartial avouera fran-chementque les difficultés que le prince Bagra-tion fut obligé de vaincre, étaient bien plusgrandes que celles auxquelles l’armée du Rhin-et-Moselle était exposée, et, par conséquent, lerôle de l’un était bien plus difficile que celuide l’autre.
La cession du fort de Kchl avait diminué debeaucoup les forces que l’archiduc Charles seproposait de lancer à dos du général Moreau ;ce dernier n’était poursuivi que par des forcesbien inférieures aux siennes (a) ; et la victoirecomplète qu’il remporta à Biberach, deux avan-tages d’une conséquencemajeurepourrésullat :
canon. Le noyau de ces mêmes troupes, dont quelquesrégiments ont suffi , à Culrn , pour battre et forcer uncorps français de 30,000 hommes à mettre bas lesarmes.
Au reste, ayant satisfait à la curiosité du marquis deChambray, je veux bien avouer que son ignorance à cesujet peut être excusable; car, comme artilleur, il n’ajamais été dans le cas de croiser la baïonnette avec lestroupes russes.
(a) Le général Moreau avait 40,000 hommes sous lesarmes, tandis que le général Latour n’en avait que20 , 000 .