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CONSIDÉRATIONS SUR LES OPÉRATIONS
» néraux russes perdirent de vue que l’on cou-» vre mieux un point donné par un mouvement» latéral, que par une retraite perpendiculaire» dirigée directement sur ce point. » En dé-composant la phrase, nous verrons qu’elle con-tient un principe et son application. Commeune application ne modifie pas une règle, lors-qu’elle est, comme celle-ci, présentée sousl’aspect d’une règle générale, j’abandonne l’ap-plication et ne m’en tiens qu’au principe. Ce-lui-ci porte : « On couvre mieux un point» donné par un mouvement latéral, que par» une retraite perpendiculaire dirigée vers ce» point. » Principe général, que je suis en droitd’appliquer à tous les cas, permission dont jeprendrai la liberté de faire usage plus tard.
Je suis d’avis qu’il y a deux moyens de cou-vrir où de défendre un point donné, c’est-à-dire, d’une manière directe et indirecte. Dansle premier cas, l’armée défensive se replieperpendiculairement sur le point désigné, dansle second, elle se place de manière à pouvoirmenacer les communications de son adversaire.La différence de définition prouve aussi qu’ildoit nécessairement y avoir une différence deprincipe, et qu’on n’est pas en droit de les ap-pliquer tous les deux à tous les cas indifférem-ment. Comme il ne s’agit maintenant que dusecond, j’entame ma dissertation sur celui-ci.
En changeant le mouvement perpendiculaireen mouvement latéral, on change nécessaire-ment de communication, et, par conséquent,de ligne d’opérations. Si nous supposons qu’unsimple changement pareil soit toujours suffi-sant pour forcer l’ennemi à rétrograder, toutesles difficultés s’aplanissent, et le remède de-vient radical; on profite du mouvement rétro-grade de l’adversaire, et on fait revenir l’arméesur sa ligne d’opérations naturelle. Mais un casne fait pas une règle, et si un principe a réussidans l’un, n’en concluons pas qu’il soit appli-cable à tous. Si notre changement de commu-nication n’a été fait que pour détourner l’en-nemi de sa marche perpendiculaire vers l’objetdes opérations, pour ne pas entraver notre au-teur dans scs combinaisons, je suppose un ad-versaire soumis et obéissant, lequel abandon-
(i) Car l’ennemi supposé vainqueur se gardera biende nous laisser opérer un mouvement de flanc par notredroite ou par notre gauche, pour revenir sur l’ancienne
nant même toutes les chances favorables quipourraient par hasard s’offrir à lui, et qu’ilpourrait puiser facilement dans la configura-tion du terrain ou dans la supériorité de sesforces physiques, pour ne pas laisser son en-nemi dans le flanc de sa ligne d’opérations,abandonnant la communication qui le menaitdroit vers le point principal, ne songera qu’àle poursuivre, et fera un changement de frontdans le sens stratégique.
Je suppose maintenant qu’établis sur notrenouvelle communication, nous sommes atta-qués, battus et forcés par conséquent de conti-nuer notre retraite, en poursuivant la nouvellevoie (1), qui devra être constituée en ligned’opérations. Mais chaque communication est-elle susceptible de constituer une bonne ligned’opérations, et sommes-nous en droit d’enchanger impunément, et par conséquent debase? Ces deux objets sont-ils donc d’une con-séquence si vaine, que nous puissions abandon-ner indifféremment ceux que les circonstances,les apprêts de la guerre, la configuration duterrain et la position topographique et mili-taire du pays où on fait la guerre, ont dési-gnés, sans que la punition ne s’ensuive toutde suite après? Certes, il ne faudra pas allertrès-loin pour trouver des exemples, que l’ap-plication du principe que nous déballonsrendra suffisant pour en prouver toute lafausseté, et, ce qui plus est, son danger.Prenons la bataille de Smolensk, et les mou-vements qui s’ensuivirent.
Le lendemain d’une affaire aussi sanglante,surtout lorsque les circonstances nous obligentd’abandonner le champ de bataille, n’étantpas le moment le plus propice pour résister àun ennemi hardi et entreprenant par la forcedes armes, devient plutôt celui où l’on doitavoir recours aux manœuvres. Comme la meil-leure et la plus avantageuse pour défendre unpoint donné, est une marche latérale à notreligne d’opérations naturelle, pour préveniraussi l’effusion de sang du combat de Loubino,et le danger de perdre le corps du général Bag-gohufwudt et l’arrière-garde du général Korf,qui pouvaient être-facilement coupés, et sur-ligne d’opérations que, dans beaucoup de cas, en agis-sant d’après les principes stralégiques de noire auteur,nous regretlerons certainement d’avoir abandonnée.