DE LA GUERRE DE 1812.
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incontestable, et la position des ennemis leprouvait évidemment. Leur gauche était à Bo-rodino, et par conséquent toutes ces troupesn’avaient point d’ennemis devant elles. Le dé-placement des troupes russes se faisant sur unespace d’environ 3 kilomètres, ne demandaitque peu de temps pour l’exécution ; il ne fallaitque leur faire entreprendre le mouvement aumoment où les intentions des ennemis se furentprononcées clairement, et on pouvait s’en con-vaincre à peu près au commencement de labataille. Les troupes déplacées auraient doncpu retrouver leur place avantque l’engagementn’eût acquis un caractère sérieux sur toute laligne de bataille.
Mais tous ces défauts furent, en grande par-tie , réparés par le courage des troupes. Le mé-pris de la vie s’est-il jamais prononcé en traitsplus distincts, que sur le champ de bataille deBorodino? Ces fameux Grecs, morts dans lesdéfilés des Thermopyles, ou celle poignée debraves ensevelis sous les cendres de Missolun-ghi, peuvent-ils l’emporter par la beauté deleur dévouement et de leur inébranlable cou-rage , sur ces deux armées formidables s’arrê-tant sur le champ de bataille pour vaincre oupour mourir. Le sang de 80,000 héros venaitd’humecler cette plaine devenue sacrée poul-ies braves de tous les pays, sans pouvoir affai-blir leur courage ou diminuer celte ivressemorale qui se métamorphosa en soif sangui-naire. Cesdeux colosses semblaient vouloir s’en-sevelir sous leurs propres débris, et auraientfini par offrir à l’Europe consternée l'exempleunique de deux armées qui s’exterminent en sedisputant la victoire, si les chefs effrayés eux-mêmes de ces monceaux de cadavres que leursregardsrencontraient partout, et qui effrayaientsans doute leur propre conscience , n’eussentfait arrêter la lutte.
Que d’éclatantes actions ne se sont-elles pasperdues dans ce chaos de sang et de carnage !Ces martyrs du patriotisme ont payé leur detteaux pays qui les ont vus naître; ils l’ont rache-tée par le sacrifice de leur existence, et ontimposé à ceux qui leur ont survécu la tâchesacrée d’honorer leur mémoire, au niveau dela grandeur avec laquelle ils se vouèrent tousà la mort.
Celte bataille ne peut pas être appelée,comme celles d’Eckmühl, de Wagram, etc.,
une bataille de manœuvres. Les deux arméesse sont abordées sur tous leurs fronts, se sontattaquées et défendues sur toute l’étendue deslignes de bataille, et après s’être battues pen-dant la moitié de la journée, elles ont couchésur le même champ de bataille, et à peu prèssur les mêmes places sur lesquelles l’action acommencée. La valeur des armées combattantesétant égale, les résultats tactiques furent nuis,les pertes en hommes immenses. C’était, en unmot, une bataille parallèle et de choc.
Se reposant sur les forces morales de son ar-mée, que la confiance qu’il avait en elles rele-vait à ses yeux, Napoléon négligea de manœu-vrer et laissa la victoire indécise, tandis queson rôle offensif pouvait peut-être lui en accor-der une décisive, et au prix de beaucoup moinsde sang. Il fut infidèle à sa maxime favorite,celle d'occuper l’ennemi sur son front et de letourner par un des flancs. Cette fois-ci, aucontraire, il prit, comme on dit vulgairement,le taureau par les cornes; il attaqua les redoutesqu’il devait faire tourner, épuisa ses troupespar des attaques infructueuses et souvent réité-rées, et fit des pertes immenses et sans résultats.
Cette bataille, au contraire, devait être pourNapoléon une bataille manœuvre. Les pointsfaibles du front de ses adversaires ayant étéfortifiés, pourquoi négligea-t-il de manœuvrerpour tourner la position de ses ennemis, et pré-féra-l-ii sacrifier ses valeureux soldats en lesastreignant à des attaques en front? Les Fran-çais devaient nécessairement livrer cette ba-taille dans l’ordre oblique, la droite en avant,et chercher à manœuvrer avec celte droite demanière à la placer dans le flanc d’Outitza.
Le partage des troupes en colonnes manœu-vres et les directions des masses, nous prou-vent évidemment que l’idée de Napoléon n’avaitpas été de faire de celte bataille, comme ilaurait dû le faire, une bataille manœuvre. Lesforces majeures de son armée furent concen-trées dans son centre, et l’engagement du corpsdu prince Poniatowski, se présente comme uneopération plutôt secondaire que primitive.Toute l’attention du chef fut absorbée par lalutte meurtrière que les corps des générauxNey et Davoust avaient à soutenir, tandis queleur engagement en front n’aurait dû êtrequ’un corollaire des manœuvres du princePoniatowsky.