■3feG LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE.
M. d’Alembèrt, plus il est eriminel d’en accuser ceux qui ne laprêchent pas en effet. Ceux qui jugent publiquement de mon chris-tianisme montrent seulement l’espèce du leur ; et la seule chosequ’ils ont prouvée est qu’eux et moi n’avons pas la même religion.Voilà précisément ee qui les fâche : on sent que le mal prétendutes aigrit moins que le bien même. Ce bien qu’ils sont forcés detrouver dans mes écrits les dépite et les gêne ; réduits à le tour-ner en mal encore, ils sentent qu’ils se découvrent trop. Combienils seroient plus à leur aise si ce bien n’y étoit pas !
Quand on ne me juge point sur ce que j’ai dit, mais sur ce qu’onassure que j’ai voulu dire; quand on cherche dans mes intentionsle mal qui n’est pas dans mes écrits, que puis-je faire? Ils démen-tent mes discours par mes pensées ; quand j’ai dit blanc, ils affir-ment que j’ai voulu dire noir ; ils se mettent à la place de Dieupour faire l’œuvre du diable : comment dérober ma tête à descoups portés de si haut?
Pour prouver que l’auteur n’a point eu l’horrible intentionqu’ils lui prêtent, je ne vois qu’un moyen: c’est d’en juger surl’ouvrage. Ah ! qu’on en juge ainsi, j’y consens ; mais cette tâchen’est pas la mienne, et un examen suivi sous ce point de vue se-roit de ma part une indignité. Non, monsieur, il n’y a ni malheurni flétrissure qui puissent me réduire à cette abjection. Je croiroisoutrager l’auteur, l’éditeur, le lecteur même, par une justificationd’autant plus honteuse qu’elle est plus facile. C’est dégrader lavertu que montrer qu’elle n’est pas un crime, c’est obscurcir l’é-vidence que prouver qu’elle est la vérité. Non, lisez et jugez vous-même. Malheur à vous, si, durant cette lecture, votre cœur nebénit pas cent fois l’homme vertueux et ferme qui ose instruireainsi les humains !
Eh! comment me résoudrois-je à justifier cet ouvrage, moi quicrois effacer par lui les fautes de ma vie entière, moi qui mets lesmaux qu’il m’attire en compensation de ceux que j’ai faits, moiqui, plein de confiance, espère un jour dire au juge suprême :Daigne juger dans ta clémence un homme foible; j’ai fait le malsur la terre, mais j’ai publié cet écrit.
Mon cher monsieur, permettez à mon cœur gonflé d’exhaler detemps en temps ses soupirs ; mais soyez sûr que dans mes discus-sions je ne mêlerai ni déclamations ni plaintes : je n’y mettrai pasmême la vivacité de mes adversaires ; je raisonnerai toujours desang-froid, Je reviens doue.