5-10 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE.
(t Christ, il n’y avoit encore aucuns chrétiens (') sur la terre. >?
Croyez-vous, monsieur, qu’une controverse ainsi traitée serafort animée et fort longue, et qu’une des parties ne sera pas bien-tôt réduite au silence quand l’autre ne voudra point disputer?
Si nos prosélytes sont maîtres du pays où ils vivent, ils établi-ront une forme de culte aussi simple que leur croyance, et la re-ligion qui résultera de tout cela sera la plus utile aux hommespar sa simplicité même. Dégagée de tout ce qu'ils mettent à laplace des vertus, et n’ayant ni rites superstitieux ni subtilitésdans la doctrine, elle ira tout entière à son vrai but, qui est lapratique de nos devoirs. Les mots de dévot et dé orthodoxe y se-ront sans usage ; la monotonie de certains sons articulés n’y serapas la piété ; il n’y aura d’impies que les méchants, ni de fidèlesque les gens de bien.
Cette institution une fois faite, tous seront obligés par les loisde s’y soumettre, parcequ’elle n’est point fondée sur l’autorité deshommes, qu’elle n’a rien qui ne soit dans l’ordre des lumières na-turelles, qu’efe ne contient aucun article qui ne se rapporte aubien de la société, et qu’elle n’est mêlée d’aucun dogme inutile àla morale, d’aucun point de pure spéculation.
Nos prosélytes seront-ils intolérants pour cela ? Au contraire,ils seront tolérants par principe ; ils le seront plus qu’on ne peutl’être dans aucune autre doctrine, puisqu’ils admettront toutes lestonnes religions qui ne s’admettent pas entre elles, c’est-à-diretoutes celles qui, ayant l’essentiel qu’elles négligent, font l’essen-tiel de ce qui ne l’est point. En s’attachant, eux, à ce seul essen-tiel, ils laisseront les autres en faire à leur gré l’accessoire, pourvuqu’ils ne le rejettent pas; ils les laisseront expliquer ce qu’ilsn’expliquent point, décider ce qu’ils ne décident point. Ils laisse-ront à chacun ses rites, ses formules de foi, sa croyance; ils di-ront : Admettez avec nous les principes des devoirs de l’hommeet du citoyen ; du reste, croyez tout ce qu’il vous plaira. Quantaux religions qui sont essentiellement mauvaises, qui portentl’homme à faire le mal, ils ne les toléreront point, parceque celamême est contraire à la véritable tolérance, qui n’a pour but quela paix du genre humain. Le vrai tolérant ne tolère point lecrime, il ne tolère aucun dogme qui rende les hommes méchants.
Maintenant supposons, au contraire, que nos prosélytes soient
(‘) Ce nom leur fut donné quelques années après à Antioche pour la premièrefois.