604 LETTEES ÉCIUTES DE I.A MONTAGNE.
a pas un seul exemple de pareille usurpation depuis que la répu-blique existe ('). C’est de quoi l’auteur des Lettres paroit con-venir lui-même, en disant qu 'en cas de dispute les conseils ont ledroit de décider sur le dogme; car c’est dire qu’ils n’ont ce droitqu’après l’examen du consistoire, et qu’ils ne l’ont point quand leconsistoire est d’accord.
Ces distinctions du ressort civil et du l’essoit ecclésiastiquesont claires, et fondées non seulement sur la loi, mais sur la rai-son, qui ne veut pas que lesjuges, de qui dépend le sort des par-ticuliers, en puissent décider autrement que sur des faits con-stants, sur des corps de délits positifs, bien avérés, et non sur desimputations aussi vagues, aussi arbitraires que celles des erreurssur la religion. Et de quelle sûreté jouiroient les citoyens, si, danstant de dogmes obscurs, susceptibles de diverses interprétations,le juge pouvoit choisir au gré de sa passion celui qui chargeraitou disculperait l’accusé, pour le condamner ou l’absoudre ?
La preuve de ces distinctions est dans l’institution même, quin’auroit pas établi un tribunal inutile, puisque si le conseil pou-voit juger, surtout en premier ressort, des matières ecclésiasti-ques, l’institution du consistoire ne servirait de rien.
Elle est encore en mille endroits de l’ordonnance, où le législa-teur distingue avec tant de soin l’autorité des deux ordres ; dis-tinction bien vaine, si, dans l’exercice de ses fonctions, l’un étoit
( e ) II y eut, dans le seizième siècle, beaucoup de disputes sur la prédestination, donton auroit du faire l'amusement des écoliers, et dont on ne manqua pas, selon l’usage,de faire une grande affaire d’état. Cependant ce furent les ministres qui la décidèrent,et même contre l’intérêt public. Jamais que je sache, depuis les édits, le petit conseilne s’est avisé de prononcer sur le dogme sans leur concours. Je ne connois qu'unjugement de cette espèce, et il fut rendu par le deux- cents. Ce fut dans la grandequerelle de 1669, sur la grâce particulière. Après de longs et vains débats dans la com-pagnie et dans le consistoire, les professeurs, ne pouvant s’accorder, portèrent l’af-faire au petit conseil, qui ne la jugea pas. Le deux-cents l'évoqua et la jugea L’im-portante question dont il s’agissoit étoit de savoir si Jésus étoit mort seulement pourle salut des élus, ou s’il étoit mort aussi pour le salut des damnés. Après bien desséances et de mûres délibérations, le magnifique conseil des deux-cents prononça queJésus n’étoit mort que pour le salut des élus. On conçoit bien que ce jugement fut uneaffaire de faveur, et que Jésus seroit mort pour les damnés, si le professeur Tronchinavoit eu plus de crédit que son adversaire. Tout cela sai.s doute est fort ridicule : onpeut dire toutefois qu'il ne s'agissoit pas ici d'un dogme de foi, mais de l’uniformité del’instruction publique, dont l’inspection appartient sans contredit au gouvernement.On peut ajouter que cette belle dispute avoit tellement excité l’attention, que toute laville étoit en rumeur. Mais n'importe ; les conseils dévoient apaiser la querelle sansprononcer sur la doctrine. La décision de toutes les questions qui n'intéressent per-sonne, et où qui que ce soit ne comprend rien, doit toujours être laissée aux théolo-giens.