638 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE.
Terne. Par-là je ne fais pas, dit-on, ma cour aux puissances; tantpis pour elles ; car je fais leurs vrais intérêts, si elles savoient esvoir et les suivre. Mais les passions aveuglent les hommes sur leurpropre bien. Ceux qui soumettent les lois aux passions humainessont les vrais destructeurs des gouvernements : voilà les gensqu ’ilfaudroit punir.
Les fondements de l’état sont les mêmes dans tous les gouver-nements, et ces fondements sont mieux posés dans mon livre quedans aucun autre. Quand il s’agit ensuite de comparer les diver-ses formes de gouvernement, on ne peut éviter de peser séparé-ment les avantages et les inconvénients de chacun : c’est ce queje crois avoir fait avec impartialité. Tout balancé, j’ai donné lapréférence au gouvernement de mon pays. Cela étoit naturel etraisonnable ; on m’auroit blâmé si je ne l’eusse pas fait. Mais jen’ai point donné d’exclusion aux autres gouvernements; au con-traire, j’ai montré que chacun avoit sa raison qui pouvoit lerendre préférable à tout autre, selon les hommes , les temps etles lieux. Ainsi, loin de détruire tous les gouvernements, je lesai tous établis.
En parlant du gouvernement monarchique en particulier, j’enai bien fait valoir l’avantage, et je n’en ai pas non plus déguiséles défauts. Cela est, je pense, du droit d’un homme qui rai-sonne ; et quand je lui aurois donné l’exclusion, ce qu’assuré-ment je n’ai pas fait, s’ensuivrait il qu’on dût m’en punir à Ge-nève? Hobbes a-t-il été décrété dans quelque monarchie, parcequeses principes sont destructifs de tout gouvernement républicain?et fait-on le procès chez les rois aux auteurs qui rejettent et dé-priment les républiques? Le droit n’est-il pas réciproque? et lesrépublicains ne sont-ils pas souverains dans leur pays comme lesl’ois le sont dans le leur? Pour moi, je n’ai rejeté aucun gouver-nement , je n’en ai méprisé aucun. En les examinant, en les com-parant, j’ai tenu la balance, et j’ai calculé les poids : je n’ai rienfait de plus.
On ne doit punir la raison nulle part, ni même le raisonne-ment ; cette punition prouverait trop contre ceux qui l’inflige-raient. Les représentants ont très bien établi que mon livre, oùje ne sors pas de la thèse générale, n’attaquant point le gouver-nement de Genève, et imprimé hors du territoire , ne peut êtreconsidéré que dans le nombre de ceux qui traitent du droit na-turel et politique, sur lesquels les lois ne donnent au conseil aucun