PARTIE II, LETTRE VII. 639
pouvoir, et qui se sont toujours vendus publiquement dans laville, quelque principe qu’on y avance, et quelque sentimentqu’on y soutienne. Je ne suis pas le seul qui, discutant par abs-traction des questions de politique, ait pu les traiter avec quelquehardiesse : chacun ne le fait pas, mais tout homme a droit de lefaire ; plusieurs usent de ce droit, et je suis le seul qu’on punissepour en avoir usé. L’infortuné Sidney pensoit comme moi, mais ilagissoit; c’est pour son fait, et non pour son livre, qu’il eutl’honneur de verser son sang. Althusius, en Allemagne, s’attirades ennemis; mais on ne s’avisa pas de le poursuivre criminelle-ment (*). Locke, Montesquieu, l'abbé de Saint-Pierre, ont traitéles mêmes matières, et souvent avec la même liberté tout aumoins. Locke en particulier les a traitées exactement dans lesmêmes principes que moi. Tous trois sont nés sous des rois, ontvécu tranquilles, et sont morts honorés dans leurs pays. Voussavez comment j’ai été traité dans le mien.
Aussi soyez sûr que, loin de rougir de ces flétrissures, je m’englorifie, puisqu’elles ne servent qu’à mettre en évidence le motifqui me les attire, et que ce motif n’est que d’avoir bien mérité demon pays. La conduite du conseil envers moi m’afflige sansdoute, en rompant des nœuds qui m’étoient si chers ; mais peut-elle m’avilir ? Non, elle m’élève, elle me met au rang de ceux quiont souffert pour la liberté. Mes livres, quoi qu'on fasse, porte-ront toujours témoignage d’eux-mêmes, et le traitement qu’ils ontreçu ne fera que sauver de l’opprobre ceux qui auront l’honneurd’être brûlés après eux.
SECONDE PARTIE.
LETTRE VII.
État présent du gouvernement de Genève, fixé par l’édit de la médiation.
Vous m’aurez trouvé diffus, monsieur; mais il falloit l’être, etles sujets que j’avois à traiter ne se discutent pas par des épigram-
(*) Althusen ou Althusius, jurisconsulte protestant, né vers le milieu du seizièmesiècle, tut professeur de droit à Herborn , et syndic à Brême. Il publia, en 1603, unlivre intitulé : Politica melhodice dlgesia, qui fit beaucoup de bruit dans son temps,et oit il soutenoit que le peuple est la source de toute autorité, de toute majesté ; queles rois ne sont que les mandataires, qu’il peut les changer à son gré, même les punir de