656 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE.
'accorde ; mais que cette police et cet ordre ne renversent pas lebut de son institution. Est-ce donc une chose plus difficile d’éta-blir la règle sans servitude entre quelques centaines d’hommesnaturellement graves et froids, qu’elle nel’étoit à Athènes, donton nous parle, dans l’assemblée de plusieurs milliers de citoyensemportés, bouillants, et presque effrénés ; qu’elle ne l’étoit dansla capitale du monde, où le peuple en corps exerçoit en partie lapuissance exécutive ; et qu’elle ne l’est aujourd'hui même dans legrand conseil de Venise, aussi nombreux que votre conseil géné-ral? On se plaint de l’impolice qui règne dans le parlement d’An-gleterre ; et toutefois, dans ce corps composé de plus de sept centsmembres, où se traitent de si grandes affaires, où tant d’intérêtsse croisent, où tant de cabales se forment, où tant de têtes s’é-chauffent, où chaque membre a le droit de parler, tout se fait,tout s’expédie ; cette grande monarchie va son train : et chezvous, où les intérêts sont si simples, si peu compliqués, où l’onn’a, pour ainsi dire, à régler que les affaires d’une famille, on vousfait peur des orages, comme si tout alloit renverser ! Monsieur,la police de votre conseil général est la chose du monde la plusfacile : qu’on veuille sincèrement l’établir pour le bien public,.alors tout y sera libre, et tout s’y passera plus tranquillementqu’aujourd’hui.
Supposons que dans le réglement on eût pris la méthode op-posée à celle qu’on a suivie ; qu’au lieu de fixer les droits du Con-seil général, on eût fixé ceux des autres conseils, ce qui par-làmême eût montré les siens : convenez qu’on eût trouvé dans leseul petit conseil un assemblage de pouvoirs bien étrange pour un
geois, depuis le refuge des François et le progrès de l'industrie. Quelques conseils gé-néraux sont allés de nos jours à quatorze et même à quinze cents ; mais communé-ment ils n’approchent pas de ce nombre ; si quelques uns même vont à treize, ce n’estque dans des occasions critiques, où tous les bons citoyens croiroient manquer à leurserment de s’absenter, et où les magistrats, de leur côté, font venir du dehors leursclients pour favoriser leurs manœuvres ; or ces manœuvres, inconnues au quinzièmesiècle, n’exigeoient point alors de pareils expédients.Généralement le nombre ordinaireroule entre huit et neuf cents, quelquefois il reste au-dessous de celui de l'an 1420,surtout lorsque l'assemblée se tient en été, et qu’il s’agit de choses peu importantes.J’ai moi-même assisté, en \ 754, à un conseil général qui n’étoit certainement pas desept cents membres.
Il résulte de ces diverses considérations que, tout balancé, le conseil général est àpou près aujourd’hui, quant au nombre, ce qu’il étoit il y a deux ou trois siècles, oudu moins que la différence est peu considérable. Cependant tout le monde y parloitalors ; la police et la décence qu'on y voit régner aujourd’hui n’ëtoient pas établies.On crioit quelquefois ; mais le peuple étoit libre, le magistrat respecté, et le conseils’assembloit fréquemment. Donc M. le syndic Cbouct accusoit faux et raisonnoit mal,