700 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE.
Au reste, je n’excuse pas les fautes du peuple romain: je lesai dites dans le Contrat social : je l’ai blâmé d’avoir usurpé lapuissance exécutive, qu’il devoit seulement contenir ('); j’aimontré sur quels principes le tribunat devoit être institué, lesbornes qu’on devoit lui donner, et comment tout cela se pouvoitfaire. Ces règles furent mal suivies à Rome ; elles auroient pul’être mieux. Toutefois voyez ce que fit le tribunat avec ses abus :que n’eût-il point fait bien dirigé? Je vois peu ce que veut ici l’au-teur des Lettres : pour conclure contre lui-même, j’aurois pris lemême exemple qu’il a choisi.
Mais n’allons pas chercher si loin ces illustres exemples, sifastueux par eux-mêmes et si trompeurs par leur application. Nelaissez point forger vos chaînes par l’amour-propre. Trop petitspour vous comparer à rien, restez vous mêmes, et ne vous aveu-glez point sur votre position. Les anciens peuples ne sont plus unmodèle pour les modernes; ils leur sont trop étrangers à touségards. Vous surtout, Genevois, gardez votre place, et n’allezpoint aux objets élevés qu’on vous présente pour vous cacher l’a-bîme qu’on creuse au-devant de vous. Vousn’êtesni Romains, niSpartiates ; vous n’ètes pas même Athéniens. Laissez là ces grandsnoms, qui ne vous vont point. Vous êtes des marchands, des arti-sans, des bourgeois, toujours occupés de leurs intérêts privés,de leur travail, de leur trafic, de leur gain ; des gens pour qui laliberté même n’est qu’un moyen d’acquérir sans obstacle et deposséder en sûreté.
Cette situation demande pour vous des maximes particulières.N’étant pas oisifs comme étoient les anciens peuples, vous nepouvez, comme eux, vous occuper sans cesse du gouvernement ;mais par cela même que vous pouvez moins y veiller de suite, ildoit être institué de manière qu’il vous soit plus aisé d’en voir lesmanœuvres et de pourvoir aux abus. Tout soin public que votreintérêt exige doit vous être rendu d’autant plus facile à remplir,que c’est un soin qui vous coûte et que vous ne prenez pas volon-tiers. Car vouloir vous en décharger tout-à-fait, c’est vouloir ces-ser d’être libres. Il faut opter, dit le philosophe bienfaisant; etceux qui ne peuvent supporter le travail n’ont qu’à chercher lerepos dans la servitude.
Un peuple inquiet, désœuvré, remuant, et, faute d’affaires
(‘) Voyez le Contrat social, liv. îv, chap. 3. Je crois qu'on trouvera dans ce cha-pitre, qui est fort court, quelques bonnes maximes sur cette matière.