PARTIE II, LETTRE IX. 707
duquel l'activité est le plus à craindre, et où doit être placé ledroit négatif pour modérer cette activité.
D’un côté je vois un peuple très peu nombreux, paisible etfroid, composé d’hommes laborieux, amateurs du gain, sou-mis pour leur propre intérêt aux lois et à leurs ministres, tout oc-cupés de leur négoce ou de leurs métiers : tous, égaux par leursdroits et peu distingués par la fortune, n’ont entre eux ni chefsni clients; tous, tenus par leur commerce, par leur état, parleurs biens, dans une grande dépendance du magistrat, ont à leménager ; tous craignent de lui déplaire : s’ils veulent se mêlerdes affaires publiques, c’est toujours au préjudice des leurs. Dis-traits d’un côté par des objets plus intéressants pour leurs famil-les, de l’autre arrêtés par des considérations de prudence, parl’expérience de tous les temps, qui leur apprend combien , dansun aussi petit état que le vôtre, où tout particulier est incessam-ment sous les yeux du Conseil, il est dangereux de l’offenser, ilssont portés par les raisons les plus fortes à tout sacrifier à lapaix ; car c’est par elle seule qu’ils peuvent prospérer : et dans cetétat de choses chacun, trompé par son intérêt privé, aime encoremieux être protégé que libre, et fait sa cour pour faire son bien.
De l’autre côté, je vois dans une petite ville, dont les affairessont au fond très peu de chose, un corps de magistrats indépen-dant et perpétuel, presque oisif par état, faire sa principale occu-pation d’un intérêt très grand et très naturel pour ceux qui com-mandent : c’est d’accroître incessamment son empire ; car l’am-bition comme l’avarice se nourrit de ses avantages ; et plus onétend sa puissance, plus on est dévoré du désir de tout pouvoir.Sans cesse attentif à marquer des distances trop peu sensiblesdans ses égaux de naissance, il ne voit en eux que ses inférieurs,et brûle d’y voir ses sujets. Armé de toute la force publique, dé-positaire de toute l’autorité, interprète et dispensateur des loisqui le gênent, il s’en fait une arme offensive et défensive, qui lerend redoutable, respectable, sacré pour tous ceux qu’il veutoutrager. C’est au nom même de la loi qu’il peut la transgresserimpunément. Il peut attaquer la constitution en feignant de ladéfendre; if peut punir comme un rebelle quiconque ose la dé-fendre en effet. Toutes les entreprises de ce corps lui deviennentfaciles ; il ne laisse à personne le droit de les arrêter ni d’en con-noître : il peut agir, différer, suspendre ; il peut séduire, effrayer,punir ceux qui lui résistent ; et s’il daigne employer pour cela des