80 JOURNAL D’UN OFFICIER D’ORDONNANCE.
— Ilélas ! oui, Monsieur. Il y a un quart d’heure àpeine, et sans emporter un mouchoir de poche !
Et ses sanglots redoublèrent. Il est à remarquerque souvent, au milieu des événements les plus con-sidérables, des choses insignifiantes vous frappent ets’incrustent en quelque sorte dans votre cerveau pourn’en jamais sortir. Ainsi je me souviens qu’à ce mo-ment les portes qui donnaient sur le Carrousel etcelles qui donnaient sur le jardin réservé étant ou-vertes, il régnait dans le vestibule un courant d’airépouvantable. Pour y échapper, je fis quelques pasdans le jardin réservé, sur ce terrain historique oùl’infortuné fils de Marie-Antoinette jouait au jardinier,où le fils de la duchesse de Berry jouait au soldatavec ses petits camarades, où le petit prince impérialfaisait rouler son vélocipède.
Là-bas, à l’entrée du jardin, la foule qui avait en-vahi le grand parc, en abattant les quatre aigles dela grille, était massée. Monté sur une chaise, le géné-ral Mellinet, gouverneur du palais, parlait en faisantde grands gestes. M. de Lesseps, à côté de lui, parle-mentait. En tète de ces envahisseurs, d’ailleurs assezpacifiques, je remarquai la tête déjà connue deSardou, qui se démenait comme un diable. Son mas-que accentué de César étique me fit penser à Bo-naparte venant pour la première fois s’installer auxTuileries, et disant à Bourrienne qui l’accompagnait :« Maintenant que nous y sommes, il faut tâcher den’en plus sortir. » Le Bourrienne de Sardou était ungrand jeune homme au teint mat, aux longs cheveux