VILLIERS-CHAMPIGNY.
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lesquelles se découpaient en noir les accidents deterrain des hauteurs voisines, et certain que ma bêtelivrée à elle-même ne foulerait, sur cette terre déjàbaignée d’ombre, aucun des blessés que j’entendaisgémir à droite et à gauche sous les morsures du froidqui rendait leurs plaies cuisantes et livides,—j’aperçus,à quelque distance devant moi, un fiacre à galerie,attelé de deux chevaux qui allaient au pas. Et commej’arrivais derrière la voiture, je vis une femme en noirse pencher par la portière. Elle disait au cocher :
— Plus doucement, je vous en supplie.
Il me sembla reconnaître l’une de mes visiteusesdu Louvre, la tante du soldat de l’armée de la Loire.Elle avait donc enfin son blessé!
Je m’approche pour la saluer. Les deux pauvresdames étaient là, assises sur la banquette de devant,et entre elles étaient étendues les jambes bottées d’unofficier, couché plutôt qu’assis au fond de la voiture.
Je me penche, j’aperçois des aiguillettes sur l’uni-forme déboutonné. Le blessé tourne la tête. C’étaitmon frère, le secrétaire d’ambassade, l’officier d’or-donnance du général Berthaut; un éclat d’obus luiavait traversé l’épaule. Il délirait. Il ne me reconnais-sait pas. Je sautai à bas de cheval. J’entrai dans lavoiture, j’embrassai les mains des deux femmesétonnées.
Je leur demandai leur adresse que j’avais oubliée.Je leur confiai le pauvre garçon, les prévenant quej’irais, si mon service le permettait, passer la nuitauprès de lui.