342 JOURNAL D’üN OFFICIER D’ORDONNANCE.
Et voilà que ce môme soir, comme une grande co-quette qui désire se montrer sous tous les aspects,M. de Bismarck, après m’avoir ébloui par les traitspétillants d’une bonne humeur à la fois rude et char-mante, allait me faire entendre les éclats d’une colèreformidable. Pour me servir d’une métaphore plusappropriée à cet homme véritablement grand, j’avaisentendu le lion au repos ronronner comme un chatqu’on caresse, j’allais l’entendre rugir furieusement,debout, la queue droite et la crinière au vent.
Au cours de ces longues et pénibles négociations,je me souviens d’avoir vu trois fois le chancelier del’Empire sérieusement en colère. Je vais conter cettepremière crise d’emportement ; la seconde se produisità propos de la défense de Saint-Quentin, que M. deBismarck jugeait en chef allemand furieux d’avoir vuune ville ouverte forcer, par une résistance inat-tendue, une armée allemande à revenir sur ses pas,et couvrir la retraite d’une armée française. Il nepouvait pardonner au courage et au patriotisme d’unsimple lieutenant, devenu commandant par la forcedes choses, d’avoir surpris le grand état-major alle-mand et d’avoir dérangé ses calculs. Ce lieutenantétait mon ami, M. Xavier Feuillant.
Enfin j’eus l’honneur d’exciter personnellementla troisième crise de cette colère grandiose dans descirconstances que je raconterai bientôt, et où je fusplus heureux que prudent : felicior qmm prudentior,dit la syntaxe du bon Lhomond.
Donc, ce soir-là, il s’agissait de Garibaldi.