A VERSA1TAES.
343
En remontant chez lui, le chancelier avait fait dé-poser sur la petite table ronde autour de laquellenous nous asseyions, une soucoupe blanche conte-nant trois superbes cigares de la Havane. Ses admi-rateurs lui en envoyaient de Hambourg de nom-breuses caisses qui s’empilaient sur la commode. Dureste, l’enthousiasme national ne le laissa manquerde rien pendant toute la campagne, et la maisonJessé vit entrer alors les produits les plus exquis dela gastronomie allemande, les vins les plus recherchés,la bière la plus parfaite qu’on ait jamais brassée del’autre côté du Rhin.
II répétait souvent à ses familiers : « Si on veut queje travaille bien, il faut qu’on me nourrisse bien. » Etil disait au Prince Royal, qu’il avait invité à sa table,et qui s’extasiait sur les bonnes choses qu'on lui ser-vait : « Voyez-vous, Altesse, les habitants de la Con-fédération du Nord tiennent absolument à avoir unchancelier gras. » Ils obtinrent ce chancelier tel qu’ilsle rêvaient, ces bons habitants, puisque, plus tard,revenu en Allemagne, il dut se faire dégraisser. Ets’il travailla bien à Versailles, incontestablement ilmangea encore mieux et fit bien manger ses hôtes,ceci soit dit en passant.
Au moment où commençait l’entretien, le chance-lier prit la soucoupe aux trois cigares, et, la tendantà Jules Favre :
— Fumez-vous? demanda-t-il.
Jules Favre s’inclina pour refuser, et déclara qu’ilne fumait jamais.