EN CAMPAGNE.
73
un nom inconnu ou humilié par d’anciens et de récentséchecs, n’ayant rien fait personnellement pour le relever!C’est en y réfléchissant sans doute que Pierre en arrive à faireun retour sur lui-même, sur les occupations et les distractionsqui ont absorbé jusqu’à présent son activité, et à en reconnaîtrele néant. Une lueur traverse son esprit : avant de se montrer àces hommes de l’Occident qu’il imagine si grands, ne faudrait-il pas qu’il se haussât à leur niveau, qu’il mît dans son bagagede voyageur autre chose que le souvenir de quelques prouessesd’écolier? Mais comment y arriver? Sur ce point, l’imaginationen travail du jeune Tsar se rencontrait avec l’esprit en détressedes boïars auxquels il avait abandonné jusqu’à présent lesouci des affaires. Eux aussi sentaient le besoin de faire quel-que chose pour sortir de la fâcheuse posture dans laquelle lesavaient mis, à l’intérieur et à l’extérieur, la nonchalance et lamaladresse de leur politique livrée aux hasards de l’inspirationjournalière. C’est sous l’impulsion de ces motifs divers qu’estdécidée vraisemblablement, à cette époque, la première ten-tative sur Azof.
Le génie intuitif du futur vainqueur de Poltava, auquel ona fait crédit et grand honneur du plan de campagne élaboré àcette occasion, y est resté, je crois, tout à fait étranger. Il n’apas eu besoin, d’ailleurs, de se mettre en frais : le plan étaittracé d’avance et depuis longtemps, traditionnel et classiquedans l’histoire des relations de la Russie avec ses redoutablesvoisins du Sud. Bathory, le grand homme de guerre empruntépar la Pologne à la Transylvanie, l’indiquait au tsar Ivan en1579 (1). L’ancienne Tanaïs d’avant Jésus-Christ, l’ancienneTana du moyen âge, comptoir commerçant des Génois conquisen 1475 par les Turcs et converti en forteresse, Azof, à quinzekilomètres de l’embouchure du Don, constituait depuis long-temps le point naturel d’attaque et de défense pour les deuxpeuples en présence et en litige séculaire dans ces parages : clefde l’embouchure du fleuve d’un côté, clef de la mer Noire de
(1) P. Pierling, Papes et Tsars, Paris, 1890, p. 204.