EN CAMPAGNE.
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Ainsi organisée, l’expédition ressemble encore de très prèsà une partie de plaisir. Les généraux, dont un au moins,Lefort, n’avait aucune idée de la guerre, inaugurent leur com-mandement en se disputant, et le jeune Tsar plaisante tou-jours, continuant son jeu favori de mascarade et de pantalon-nade bouffonne, se mêlant de tout, donnant des ordres à tortet à travers, mais s’affublant du pseudonyme de PierreAlexiéief et du grade de capitaine, pour parader en tête de sacompagnie de bombardiers. Il a dépouillé Romodanovski deses attributions, mais il lui a conservé son titre et il lui écriten plein cours de campagne :
« Min Ber Kenich, la lettre de Votre Majesté, datée de Votre“ capitale de Presbourg, m’a été rendue, pour laquelle grâce« de Votre Majesté je suis tenu de verser mon sang jusqu’à la« dernière goutte, ce pourquoi je me mets en chemin. —•« Bombardier Peter (1). »
La fin est celle qu’on peut attendre. Pierre se voit réduit,comme naguère Sophie et Galitsine, à donner le change àl’opinion avec des triomphes imaginaires. On chante le TeDeum à Moscou pour la prise dé deux fortins insignifiants ;mais tout le monde y est averti que deux assauts dirigés contrela forteresse elle-même ont été également meurtriers et ineffi-caces. L’épreuve a été faite de la nouvelle armée et de sonjeune créateur, et elle semble décisive. Sept années d’improvi-sations juvéniles, sur la valeur desquelles on pouvait hésiter àse prononcer, aboutissent ici au plus piteux, au plus humiliantrésultat. — C’est ici que commence l’histoire de Pierre leGrand.
III
Pierre n’est pas seulement un très grand homme ; il est en-core d’un grand peuple la personnification la plus complète
(1) 19 mai 1695. Ecrits et Correspondance 9 t. I, p. 29.