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L’ÉDUCATION.
suite sévère. Il avait, devant des amis, parlé d’une excursionen Pologne et à Rome qu’il eût été tenté d’entreprendre « pourtrouver avec qui causer « . Un peu plus tard, le fils du conseillerle plus écouté d’Alexis, Ordine-Nachtchokine, ayant clandes-tinement passé la frontière, il fut question de le faire tuer àl’étranger (I).
Pierre lui-même n’ose braver l’opinion au point de don-ner à son départ un caractère officiel. C’est une escapadepresque clandestine qu’il se permet, et l’on trouve quelquechose de naïvement sauvage dans les précautions qu’il prendpour s’assurer le bénéfice d’un incognito, dont avec sa pétu-lance naturelle il sera le premier à trahir constamment lesecret. Une grande ambassade est mise sur pied, avec missionde solliciter tour à tour de l’Empereur, des rois d’Angleterreet de Danemark, du Pape, des États de Hollande, de l’Élec-teur de Brandebourg et de la République de Venise, de l’Eu-rope entière, moins la France et l’Espagne, le « renouvelle-n ment d’anciens liens d’amitié, en vue de l’affaiblissement« des ennemis du nom chrétien » . Les ambassadeurs sont aunombre de trois ; Lefort prend le pas, en qualité de premierenvoyé, sur ses collègues, Golovine et Voznitsine. Ils ontdans leur suite cinquante-cinq gentilshommes et « volon-taires », dont un sous-officier du régiment Préobrajenski,répondant au nom de Pierre Mihaïlof : le Tsar. Pendant toutela durée du voyage,les lettres destinées au Souverain devrontporter cette simple adresse : « Rendre à Pierre Mihaïlof. » Cen’est qu’enfantin ; mais voici qui est touchant : le sceau dontle prétendu sous-officier va se servir pour sa correspondancereprésente un jeune charpentier entouré d’instruments pro-pres à la construction de navires, avec cette inscription :« Mon rang est celui d’un écolier, et j’ai besoin de maîtres (2). »
A Moscou, on avait d’autres présomptions sur le but réeldu voyage. On y supposait généralement que le Tsar allait àl’étranger pour y faire ce qu’il avait fait jusqu’à présent à la
(1) Solovief, t. IX, p. 461; t. XI, p. 93.
(2) Odstrulof, t. III, p. 18.