EN VOYAGE.
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Sloboda, c’est-à-dire pour s’amuser (1). Pierre percevait-il lui-même dès à présent les horizons lointains auxquels devaitaboutir sa course? Gela est douteux. En traversant la Livonie,il parlait bien déjà de couper les barbes et de raccourcir lesvêtements de ses sujets (2); mais, à voir les figures et lesaccoutrements de ses compagnons de route, on pouvait croireque c’étaient propos en l’air. Lefort paraissait vêtu à la tatare,et le jeune prince d’Imérétie étalait à ses côtés un superbecostume persan.
Le voyage est loin, du reste, d’avoir eu à son début, soit aupoint de vue russe, soit au point de vue européen, l’impor-tance que les événements lui ont depuis attribuée. Il ne faisaitpas précisément sensation. J’ai le regret de contredire, à cetégard, une légende de plus, maternellement caressée parl’amour-propre national. En Russie, on s’était habitué déjà àvoir le Souverain courant les grands chemins, ou plutôt à nepas le voir du tout ; en Europe, les esprits étaient occupésailleurs. L’heure choisie par Pierre pour lier connaissance, avec ses voisins de l’Occident et s’offrir à leur curiosité était| solennelle pour eux. Le congrès de paix de Ryswick allait se'• réunir. L’attention du monde politique, commercial, intellec-! tuel, était absorbée de ce côté. Je n’en veux qu’un témoignage :
; on peut consulter au quai d’Orsay les huit volumes compre-, nant la correspondance de Louis XIV avec les plénipoten-tiaires chargés, en 1697, de défendre ses intérêts au sein de lagrande assemblée diplomatique ; je gage qu’on n’y trouvera, pas le nom de Pierre prononcé plus d’une fois, et encore d’unef façon toute banale. Interrompant ses travaux et ses poursuitesscientifiques, le Tsar vient d’Amsterdam à la Haye, où uneréception officielle lui est préparée ; les plénipotentiairesmentionnent le fait, et c’est tout. Ils sont pendant de longsmois ses proches voisins, eux en résidence à Delft, lui en«séjour d’études à Amsterdam, et ils paraissent ne pas soup-|çonner son existence. Savent-ils seulement comment il se
i (1) OüSTRIALOF, t. III, p. 640.
(2) Blo.mberc, An accounl of Livonia, Londies, p. 332 (édit, française, 1705).