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L’ÉDUCATION.
La venue du souverain un peu fabuleux encore de la mysté-rieuse Moscovie ne l’avait cependant pas laissée indifférente.La mère et la fille comptaient parmi les femmes les plusinstruites de leur temps. Destinée autrefois au duc de Bour-gogne, petit-fils de Louis XIV, Sophie-Charlotte avait fait unséjour de deux ans à la cour de Versailles. Elle restait trèsFrançaise. Agée de vingt-neuf ans à peine maintenant, ellepassait pour la plus jolie et la plus spirituelle femme de sonpays. Son cercle intime était une élite intellectuelle. Leibnitzen faisait partie et l’obligeait à se ressentir du très vif intérêtdont l’événement qui mettait Kœnigsberg en rumeur l’avaitpersonnellement pénétré, ouvrant devant son mobile espritdes horizons nouveaux, tout un programme d’études : ethno-graphie, linguistique, archéologie ; tout un plan de vastesentreprises scientifiques, dans l’exécution duquel, avec leconcours du souverain moscovite, le rôle du plus grand savantde l’Allemagne paraissait indiqué. Il apprenait déjà l’histoireet la langue du pays. Il lui était arrivé, autrefois, de parler dela Pologne comme du rempart naturel de la chrétienté contreles barbares de tout acabit, Turcs ou Moscovites. C’était oublié.Pierre était peut-être un barbare, mais un barbare de grandavenir, et Leibnitz s’en réjouissait, tout en le mettant sur lemême rang avec Kam-Ki-Amalogdo-Khan, le souverain de laChine, et Yasok-Adjam-Nugbad, le roi d’Abyssinie, ses con-temporains, qui, eux aussi, paraissaient méditer de grandesœuvres (1). Sophie-Charlotte s’était fait envoyer des rapportscirconstanciés sur le séjour du Tsar à Kœnigsberg. Ils ne luiavaient pas donné une idée très avantageuse du degré de cul-ture et de bonne éducation qu elle pouvait s’attendre à trouverchez l’auguste voyageur, mais n’avaient pas diminué son désirde l’apercevoir. Elle correspondait activement, à ce sujet, avecle ministre d’État Fuchs ; elle lui écrivait en mai 1697 : «Je« voudrais qu’on lui persuadât de passer ici, non pas pour« voir, mais pour être vu, et nous épargnerions avec plaisir
(1) Guerrier, Leibnitz in seinen Beziehungen zu Russland, p. 8-20.