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L’HOMME.
et le knout font leur besogne, comme aussi sur les placespubliques aux exécutions où se déploie l’appareil des supplicesles plus révoltants. On croit même qu’il n’y paraît pas tou-jours en simple témoin. J’aurai l’occasion de revenir sur cepoint, à propos des scènes terribles qui ont marqué la fin desStreltsy. Mais la discussion soulevée à ce sujet me sembleoiseuse. Qu’il fasse à l’occasion le métier du bourreau, pour-quoi pas? Il fait bien ceux du matelot, ou du menuisier, et ilne sent pas, il ne peut pas sentir la différence. Il est l’hommequi cumule le plus de fonctions dans un pays où le cumul desfonctions est d’ordre public, et son exécuteur des hautesœuvres à Saint-Pétersbourg figure aussi sur la liste des fous decour (1)! Pierre coupe donc des têtes? C’est possible. Et iltrouve du plaisir à le faire? C’est probable, comme à fairen’importe quoi : le plaisir de l’action. Mais c’est tout. Je necrois pas un mot de l’anecdote contée par le grand Frédéric àVoltaire sur le repas dans lequel, en présence du baron dePrintzen, envoyé du roi de Prusse, le Tsar se serait diverti àdécapiter vingt Streltsy, en vidant autant de verres d’eau-de-vie, et aurait engagé le Prussien à suivre son exemple (2). Il ya ainsi, autour de chaque trait de ce caractère et de chaquechapitre de cette histoire, une foule de récits qu’il convientd’écarter a priori, sans autre raison que celle de leur évidenteabsurdité. Pour les autres, un choix s’impose. J’ai déjà indiquémon guide habituel : la concordance de données, même diver-sifiées dans le détail, mais fournissant des indications dans unsens constant et précis. Or, je ne vois rien qui permette derelever chez Pierre la marque authentique des vrais fauves :l’âpre volupté des souffrances infligées, le goût du sang. Nulletrace de sadisme chez lui et pas même l’apparence habituellede l’emportement sanguinaire. Il est dur, rude et insensible.La souffrance n’est à ses yeux qu’un phénomène, comme lamaladie ou la santé, et ne l’émeut pas davantage. C’est pourcela que je l’imagine volontiers, d’après la légende, poursuivant
(1) Siémievski, Slovo i Dielo , p. 262.
(2) Voltaire, Œuvres, t. X, p. 71.