PHYSIONOMIE MORALE.
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jusqu’à lever la main sur le souverain. Pierre essuie sans bron-cher les coups de poing du maître queux de Catherine quandcelui-ci, d’aventure, n’est pas d’humeur à se laisser plaisanter (1).On pensera qu’il aurait pu prendre ses sujets de plaisanterieailleurs que dans les cuisines. Mais c’est sa manière. Il n’estpas aristocrate. Très peuple, au contraire, par certains traitsde rusticité, de verve humoristique et d’enfantine gaieté qui lerapprochent de la plèbe de tous les pays, autant que la tendancegénérale de son esprit et de son caractère le distingue de l’élé-ment plébéien local et l’en écarte ; très initié par ses premierscompagnons, les koniouhy, aux mœurs et aux façons popu-laires, et devant en partie à cette initiation sa science desmasses et sa maîtrise pour les gouverner. Je l’ai montré pen-dant les fêtes de Noël s’adonnant à la pratique du slavlénié(de Christa slavit , louer le Christ), traditionnelle dans lesbasses classes ; chantant les louanges du Seigneur aux portesdes maisons et réclamant les gratifications usuelles. Un jour,le plus riche marchand de Moscou, Filadief, refuse de fairepreuve à cette occasion d’une générosité suffisante ; Pierreameute aussitôt tout un quartier devant sa demeure et luiimpose une rançon d’un rouble par tête de manifestant (2).Une part de son génie apparaît là, dans cette aptitude àremuer la foule, — en faisant appel à ses instincts les plus bas.
Le côté vraiment scabreux de ces plaisirs et de ces délasse-ments s’accuse, d’autre part, dans la confusion volontaire quePierre y a maintenue entre la folie et la raison, la mascaradeet la vie sérieuse. Comtes et patriarches pour rire, bouffonset arlequins cumulaient et mêlaient couramment leurs dignitéset leurs attributions carnavalesques avec d’autres titres etd’autres fonctions qui en faisaient ou auraient dû en faire despersonnages très graves. Zotof était garde des sceaux! IvanGolovine, qui n’entendait rien à la marine, bien qu’il eûtaccompagné Pierre en Hollande, était nommé, pour cetteraison, chef de l’amirauté. Le souverain et ses amis y trou-
(1) Bergholz, Büschings M., t. XIX, p, 87.
(2) Korb, p. 101.