172
L’HOMME.
peut-être. L’usage a voulu jusqu’à présent que le jour desRameaux, à Moscou, le Tsar parût dans une processionsolennelle, conduisant par la bride la mule du Patriarche.La suprématie du pouvoir ecclésiastique, consacrée par lerôle prépondérant du patriarche Philarète au côté du pre-mier des Romanof, s’est ainsi affirmée d’année en année.Pierre remplace la procession par le cortège burlesque de sonKnes-papa, monté sur un bœuf et suivi d’une foule de voiturestraînées par des porcs, des ours et des boucs (1). L’intentionpolitique est ici manifeste. Mais, manifestement aussi, elles’obscurcit rapidement et se dégrade à travers les avatars suc-cessifs de l’énorme et irrévérencieuse parodie, qui ne per-mettaient à un témoin très avisé, tel que Vockerodt, d’y aper-cevoir autre chose que pure débauche d’esprit et de corps (2).Le phénomène réclame pourtant une autre explication. Il a tropd’étendue, de profondeur et de durée pour que je le supposeémanant d’une inspiration individuelle, si fantaisiste et licen-cieuse soit-elle. Et je trouve en effet que l’ironie, la satire, lamise en scène comique ou caricaturale de tous les actes impor-tants de la vie faisaient partie d’une tendance très générale àl’époque qui précède immédiatement l’avènement de Pierre.Peut-être faut-il y voir une contre-partie du courant ascétiquedont j’ai parlé, et que j’ai montré aboutissant à la négation detoutes les manifestations de la vie sociale (3). Quant à la formeparticulière que Pierre donne à cette tendance, ou qu’il con-tribue peut-être seulement à lui donner, n’a-t-elle pas un liende parenté avec les excès auxquels en d’autres temps, — maisnous retardons ici de cent ans au moins, — sous l’action deprétendues influences démoniaques, l’imagination et la pas-sion populaires se sont livrées en d’autres pays? On se rappelleles orgies des sabbats nocturnes et des messes noires, si répan-dues en France au commencement du dix-septième siècle (4),
(1) Bergholz, Büschings M., t. XIX, p. 128.
(2) Vockerodt, d’après Herrmainn, p. 19.
(3) Zabieline, Vie des Tsarines , p. 426.
(4) Voy. Michelet, Hist. de France, édit. Flammarion, t. XI, p. 54.