PRINCIPES ET PROCÉDÉS DE GOUVERNEMENT. 199
qui, sans s’émouvoir, écrivait en marge : « Tout ceci me per-« suade que les ministres du Tsar, qui cherchent à se détruire,« ont trouvé le moyen de lui inspirer des soupçons surn quelques-uns d’entre eux, et qu’il meurt d’envie d’avoira un prétexte pour les faire empaler au plus tôt. Je crois« que c’est l’unique objet de sa curiosité. » Et plus loin :« Ceci me confirme que le Tsar veut faire empaler quel-« qu’un (1). »
Un fait singulier, c’est que toute la rigueur des pénalitésmises en jeu par l’implacable justicier pour assurer cette uni-versalité de service qu’il entendait imposer à ses sujets, neparvenait pas à prévenir les désertions très nombreuses et quiallaient en grandissant. Il avait beau riposter par un redouble-ment de sévérité. Pour le service militaire, un règlement dela Chancellerie de guerre a introduit, en 1712, l’usage de mar-quer les recrues, ainsi que des forçats. Une légende a étémême créée à ce propos, d’après laquelle, contempteur desanciennes croyances, le Tsar aurait imposé ainsi à ses soldatsle signe de l’Antéchrist. La marque adoptée était, en effet,une croix dessinée sur la main gauche par un procédé de ta-touage : le dessin piqué sur la peau et recouvert d’une pincéede poudre qu’on fait flamber. Il est à remarquer qu’une lettrede Pierre faisant allusion à cette mesure barbare est remplied’autre part de prescriptions témoignant de la plus grandesollicitude pour le bien-être des pauvres tatoués pendant lesétapes qu’ils ont à faire pour gagner les lieux de dépôt (2). Legénie pratique du Réformateur s’accuse dans cette contradic-tion. Il lui suggérait, pour l’utilisation des forces humainesdisponibles, l’emploi des méthodes les plus saines et propresà lui en assurer le rendement le plus élevé; seulement sonesprit outrancier le poussait à en abuser. En ce qui concernele service civil, la désertion, je l’ai dit déjà, était punie d’in-famie et de mise hors la loi. «Si, dit un oukase publié en 1722,« quelqu’un vole un de ces déserteurs, le blesse ou le tue, le
(1) Dépêche de Campredon, 21 décembre 1721.
(2) Archive russe, 1873, p. 2067 et 2296. '