222
L’HOMME.
qu’il parvient à y associer d’idées et de souvenirs offensantspour lui : le vieux Kreml de Moscou et la pompe semi-asiatiquedes Tsars, ex-vassaux du grand Han, dont le lourd appareila pesé sur ses jeunes années ; la vieille Burg de Vienne et lamajesté des Césars romains, dont il a aussi senti le poids à uneheure, jamais oubliée, de ses débuts sur la scène du monde.C’est tout cela qu’il entend tourner en risée et précipiter dansle néant.
Le personnage choisi pour ce rôle équivoque a ses mérites.Placé, en apparence du moins, au-dessus de toute atteinte,il se met très réellement au-dessus de tout soupçon. Il està toute épreuve : loyal, probe et implacable, cœur de ro-che et main de fer. Au milieu de toutes les intrigues, detoutes les bassesses, de toutes les avidités qui se donnent car-rière dans l’entourage du Souverain, il reste droit, hautain,pur, et, une émeute venant à gronder à Moscou, il l’arrêtenet avec un expédient de sa façon : deux cents émeutiers prisdans la foule et suspendus par les côtes à des crochets de fersur la Place Rouge, ainsi bien nommée, de l’antique capitale.Il a des cachots et des instruments de torture jusque dans sapropre maison, et Pierre, qui est alors en Hollande, venant àlui reprocher un abus de son terrible pouvoir, commis en étatd’ivresse, il répond vertement : « C’est à ceux qui ont des« loisirs et vont les employer en pays étrangers de fréquenter« Ivachka ; nous autres avons mieux à faire que d’ingurgiter“ du vin ; nous nous lavons tous les jours dans du sang (1). »
Un certain genre de souplesse n’est pourtant pas tout à faitétranger à son caractère : il tient de trop près à l’Orient. Il luiarrive bien de contrarier le Souverain à la dérobée, parfoismême de le fronder ouvertement, et, en 1713, écrivant àl’amiral Apraxine, le volontaire despote semble ne plussavoir comment se tirer d’affaire avec « ce diable d’hommequi n’agit qu’à sa guise ». Romodanovski a l’air de prendretrès au sérieux sa souveraineté et de n’entendre pas raillerie à
(0 Écrits et Correspondance de Pierre, t. I, p. 226 et 671.