228
L’HOMME.
commis ; à part cela, la dictature qu’il exerce est, dans un sens,plus entière que celle de Pierre, car le favori ne la limite lui-même par aucune considération d’ordre supérieur. A encroire, d’ailleurs, le résident impérial Pleyer, il en arrivait àcontremander les ordres du Tsar ; en sa présence il maltraitaitle tsarévitch, le prenait par les cheveux et le jetait à terre ;les tsarévny se prosternaient devant lui (1).
Que vaut l’homme et que fait-il pour être et avoir tout cela?
Au point de vue militaire, il ne faut lui demander ni scienceni même bravoure. « Sans expérience, savoir, ni courage » ,dit Whitworth (2). Mais il montre de l’endurance dans lamauvaise fortune, de l’élan dans le succès, de l’énergie tou-jours. « Actif, entreprenant », dit Campredon, en ajoutant :
« Peu discret, enclin au mensonge, fera pour de l’argent toutce qu’on voudra (3). » Le bizarre mélange d’esprit sérieux etde puérilité, qui paraît dans la manière d’être et de faire dePierre, s’accuse également chez son alter ego en traits presqueaussi saillants. En août 1708, au passage de la Bérézina et àla veille d’une rencontre que cherchent les Suédois et qu’ilessaye d’éviter, je le trouve occupé d’une livrée nouvelle pourdes domestiques allemands qu’il envoie à sa femme. Il sembleattacher à ce détail une importance énorme. Pendant qu’il me-sure les galons et dessine les basques, Charles XII manœuvrede façon à rendre la bataille inévitable. L’issue n’en est pour-tant pas aussi désastreuse pour les troupes russes que l’on auraitpu s’y attendre. Elles soutiennent le choc avec une fermetéqui déjà présage les victoires futures. Le favori s’est ressaisi.
Patiomkine sera plus tard de cette école.
A Poltava, vingt-quatre heures sont perdues par lui avantla poursuite, qui, succédant de plus près à la déroute desSuédois, aurait infailliblement mis Charles entre ses mainsavec les débris de l’armée vaincue. Quand il arrive à rejoindreLoewenhaupt sur les bords du Dniéper, le Roi a eu le temps
(1) Oustmalof, t. IV, 2 e p., p. 613, 623, 656.
(2) Dépêche du 17 sept. 1708. Sbornik, t. L, p. 64.
(3) 3 mai 1725. Aff. étr. de France.