230
L’HOMME.
remonte de chevaux de guerre; il avait disparu; le voleurétait toujours le même. Le cas relevait cette fois de la justicemilitaire ; elle condamnait le favori h la privation de ses fonc-tions et grades. Pierre faisait grâce. L’enquête continuait;d’autres enquêtes se greffaient sur elle, provoquées par lesprévarications du rnenin impérial en Pologne, en Poméranie,dans le gouvernement de Saint-Pétersbourg, partoutoù il avaitla main, et il n’était guère de province ni de départementadministratif qui lui échappât. Le Tsar finissait par s’en lasser.L’avidité insatiable de son ami menaçait de créer au souveraindes difficultés diplomatiques. Le gouverneur de Revel, Zotof,était accusé par le résident hollandais de pressurer les mar-chands de son pays, en partageant avec Menchikof le produitde ses exactions. Les sentiments du maître pour le favori serefroidissaient d’année en année; l’ancienne familiarité dispa-raissait peu à peu de leurs relations. Pierre en venait un jour,dans un mouvement de colère, à menacer l’incorrigible voleurde lui faire reprendre son ancien état. Le soir, il le voyaitentrer en costume de pâtissier portant une manne sur la têteet criant : « Je vends des piroguis cuits au four. » Il riait. Letraître avait plus d’une corde à son arc. Il avait l’appui con-stant, invariablement fidèle, de Catherine. Elle avait été samaîtresse, et s’en souvenait. Il exploitait aussi l’affection pas-sionnée du Tsar pour le fils de sa seconde femme, le petitPierre Pétrovitch; il avait soin, pendant les absences du sou-verain, de lui envoyer fréquemment des nouvelles du « trésorsans prix « , racontant comment il jouait au soldat, répétantses mots, s’extasiant sur ses gentillesses. Mais surtout il restaitl’homme de la situation, celui sur lequel, en mettant l’honnê-teté hors de cause, Pierre pouvait le plus sûrement compterpour le seconder ou le suppléer par une vigueur, un esprit derésolution et d’initiative, une abondance de ressources qui nese démentaient jamais. Envoyé en Finlande avec un corpsd’armée, Àpraxine risque d’y mourir de faim. Pierre est absent.Le Sénat appelé à intervenir ne décide rien. Les marchandsrefusent de rien livrer sans argent, et le trésor est vide. Men-