COLLABORATEURS, AMIS ET FAVORIS.
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encore une bonne part de sa supériorité et de ses succès à laprésence, dans les bureaux de la marine, du Norvégien Cruys.Aussi jalouse-t-il ce rival subalterne et saisit avec un honteuxempressement, en 1713, l’occasion de s’en débarrasser. A lasuite de la perte d’un navire causée par un signal mal inter-prété, un conseil de guerre, présidé par le grand amiral, con-damne à mort l’étranger. Pas chevaleresque non plus ce chefd’une famille dont certains généalogistes contestent, à vraidire, les prétentions aristocratiques ! Ayant eu sa peine com-muée par Pierre en exil perpétuel, Cruys en revient avantpeu : depuis son départ tout est allé de travers à l’Amirauté.
La direction du Posolskoï Prikaze, avec le titre de chancelier,échoit après Golovine à Gabriel Ivanovitch Golovkine ; encoreune nullité décorative. Inaugurant un système auquel Cathe-rine II donnera un plus grand développement, Pierre séparaitvolontiers le titre de la fonction, ce qui lui permettait de satis-faire plus facilement son goût pour les favoris de basse extrac-tion. Réduisant le ministre titulaire à un rôle de figuration, ilse trouvait pour le service effectif de sa politique extérieure,des Ostermann et des Iagoujinski. Compagnon d’enfance dusouverain, plus tard un de ses compagnons de plaisir et de dé-bauche les plus habituels, son parent aussi par les Narychkine,Gabriel Ivanovitch avait encore à son actif une grande aptitudeà prendre le ton du maître, auquel il écrivait dans une lettreofficielle : « Votre Majesté a daigné faire mention de ma goutteu comme venant de l’abus des plaisirs de Vénus ; je dois à Votre« Majesté de lui faire connaître la vérité à cet égard, qui est que« le mal provient plutôt chez moi d’un excès de boisson. »Comme probité, il était au niveau commun : il passait pourrecevoir une pension de Mazeppa, et, en décembre 1714,Pierre lui faisait reproche, en plein Sénat, des fraudes qu’ilétait convaincu d’avoir commises dans les fournitures de l’ar-mée, en concurrence avec Menchikof (I).
La vieille aristocratie avait mieux que cela à offrir à Pierre,
(i) De Bie aux États généraux, 21 décembre 1714. Archives de la Haye.