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L’HOMME.
tenaire. Avec les autres danseurs, elle se contentait générale-ment d’indiquer les pas. Son caractère est un mélange deféminité fort subtile et d’énergie presque masculine. Elle savaitêtre aimable avec ceux qui l’approchaient et s’entendait aussià réprimer les sauvages emportements de Pierre. La bassessede son extraction ne lui causait aucun embarras ; elle s’ensouvenait et en parlait volontiers avec ceux qui l’avaientconnue avant son élévation, avec un précepteur allemand em-ployé par Glück à l’époque où elle servait dans la maison dupasteur (1), avec Whitworth, qui se vante peut-être en donnantà entendre qu’il l’avait approchée de très près, mais qu’elleinvite un jour à danser, en lui demandant « s’il n’a pasoublié la Katiérinouchka d’autrefois (2) » .
L’influence, très considérable, qu’elle exerçait sur sonmari, tenait en partie, d’après les contemporains, au pouvoirqu’elle avait de le calmer dans ses moments d’irritation ner-veuse, qu’accompagnaient des maux de tête intolérables. Tourà tour abattu ou furibond, il semblait alors côtoyer la folie, ettout le monde fuyait sa présence. Elle l’abordait sans crainte,l’interpellait dans un langage à elle, fait de câlinerie et de fer-meté, et sa voix agissait déjà sur lui d’une façon apaisante.Elle lui prenait ensuite la tête et doucement le caressait enpassant les doigts dans ses cheveux. Bientôt il s’assoupissait,reposant sur son sein. Elle demeurait alors immobile pendantdeux ou trois heures, attendant l’effet bienfaisant du sommeil.Au réveil, il était frais et dispos.
Elle s’appliquait aussi à réprimer les excès de toute natureauxquels il se livrait, les orgies de nuit, la boisson. En sep-tembre 1724, le lancement d’un navire servant de prétexte,comme d’habitude, à un banquet interminable, elle va à laporte de la cabine où Pierre s’est enfermé avec ses intimes pours’enivrer à son aise, et lui crie : « Pora domoï, batiouchka. » (Il esttemps de rentrer, petit père.) Il obéit, et s’en va avec elle (3).
(1) Coxe, Travels, 1785, t. I, p. 511.
(2) Whitworth, Un acnount of Russia, Londres, 1771, préface, p. xx.
(3) Büschings M., t. XXII, p. 492.