310
L’HOMME.
La cérémonie a eu lieu le 7/19 mai 1724. Une demi-annéeaprès, un drame se joue au palais d’Hiver, qui met la souve-raine ointe et couronnée au bord d’un abîme. Au retour d’uneexcursion à Revel, Pierre a été averti d’une intimité suspectequi depuis quelque temps déjà s’est établie entre Catherine etun chambellan de son service. Il est étrange que l’avertisse-ment ne lui soit pas venu plus tôt, car, au dire de témoinsdignes de foi, la liaison de l’Impératrice avec le jeune et beauWilliam Mons était publique depuis longtemps (I). Poursavoir à quoi s’en tenir, Pierre n’aurait même eu besoin quede consulter, par l’entremise de son cabinet noir, la corres-pondance du chambellan. Il y aurait trouvé des lettres signéespar les plus grands personnages du pays, ministres, ambassa-deurs, évêques, tous s’adressant à ce jeune homme sur un tonqui indiquait clairement la place qu’ils lui assignaient dans lamaison du souverain (2). Mais la politique inquisitoriale dugrand homme porte à cette heure ses derniers fruits, la consé-quence et la peine de ses excès : l’universel espionnage a en-gendré l’universelle mise en défense contre les espions.Comme on est gardé, on se garde, et, pour avoir voulu tropbien savoir ce qui se passe chez les autres, Pierre en est venuà ignorer ce qui se passe chez lui.
Ce Mons est un frère de l’ancienne favorite. Il appartient àla lignée des aventuriers de grand air et de haut vol, dontLefort a été l’ancêtre historique en Russie. Très sommaire-ment instruit, mais intelligent, adroit, joyeux compagnon etpoète à ses heures. Très superstitieux, il portait aux doigtsquatre bagues, d’or pur, de plomb, de fer et de cuivre, qui luiservaient de talismans : la bague d’or était pour l’amour. Uneautre de ses sœurs, Modeste (en russe : Matréna ), était mariéeà Féodor Nikolaiévitch Balk, d’une branche de l’anciennemaison livonienne des Balcken, établie depuis 1650 en Russie.Ce Balk avait le grade de général-major et les fonctions degouverneur de Riga, et sa femme s’était aussi poussée très
(1' Campredon, dépêche du 9 décembre 1724. Aff. étr. de France.
(2) SiÉmievski, Vimpératrice Catherine, p. 109.