PAPIERS DE LA BASTILLE
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voir, il fut le lendemain chez Lardat. Il dîna chez luy et m’at-tendit jusqu’à neuf heures du soir. Le lundy, je fus encore chezLardat; il me raconta ce qui s’étoit passe' : « Allons, me dit-il,» allons vite le voir : il meurt d’impatience de vous embrasser ».Nous y fûmes, et en entrant chez luy, il vint me sauter au cou,comme si j’eusse été son frère ou son fils, et croyant que jecrevois de soif, il fallut boire à la hollandoise. Il ne m’avoitjamais vu : je me mis à luy parler de ma famille. — « Mais*,' me» dit-il, nous sommes parens du côte' de votre mère, et ne» sçaviez-vous pas ma maison? » Je luy répondis qu’il y avoitneuf jours que je la sçavois. — « Et pourquoy n’êtes-vous pas» venu plus tôt me voir? » Je repris : « Dans le misérable» état où je me trouve, je n’ay pas osé, crainte que vous ne» crussiez que je venois moins pour vous voir que pour vous» demander quelque service. Mais j’attendois de l’argent, et alors» je n’aurois pas manqué de venir vous voir. » — « Comment,» me dit-il, c’est bien quand vous n’auriez plus eu besoin de» rien, qu’il falloit attendre de venir me voir? » et en jettant lesyeux sur ma chemise, qui étoit fort noire, il me fit monter dansune belle chambre, bien étoffée, pavée de marbre à compar-timent bleu et blanc, et me fit mettre une de ses chemises. Ilme mena chez son chapelier, et me fit présent d’un chapeau finet de tous mes autres besoins, et il ne voulut plus absolumentque je retournasse dans mon auberge. Il me donna une chambrechez luy, et toute la différence que luy et son épouse faisoient demoy et de trois enfants qu’ils avoient, c’est qu’ils leur laissoientdemander leurs besoins et qu’à moy ils prévenoient jusqu’auxmoindres de mes fantaisies.
Je ne fis point un mystère à Clerqüe, ni à Élie Angely, ni àLardat, de l’affaire qui m’avoit forcé de venir en Hollande, maistous haussoient les épaules, en me disant que cela n’étoit rien.Pourtant, la crainte de retomber dans de nouveaux malheurs mefit avoir recours aux conseils de plusieurs personnes sages, et jeleur dis les propres paroles que voicy :
« Messieurs, je vous prie de m’assister de vos conseils sur la» malheureuse affaire qui est cause que je suis sorti de France» et venu me réfugier dans Amsterdam, et de me dire libre-» ment ce que vous pensez, et soyez certains que je vais vous» dire la vérité. Car si je vous disois un seul mensonge ou» si je cherchois à m’excuser, je ne vous tromperois pas vous